Le Portail

Chapitre I : Palais Tiranti

L’automne s’était emparé de la ville. Les arbres arboraient leurs manteaux bigarrés aux couleurs nuancées de pourpre, orange et jaunes. Les trottoirs s’habillaient d’une épaisse couche de feuilles. Mais ce jour-là, un ciel sombre et nuageux ternissait leurs teintes. Il avait plu toute la journée. Le genre de pluie glacée qui vous transperçait jusqu’aux os. Il faisait froid et le vent avait fini par se lever, ce qui n’arrangeait rien.

La journée touchait maintenant à sa fin, et la soirée qui s’annonçait me plongeait dans un sentiment ambivalent. Bien sûr, j’allais la revoir. Mais à quel prix ? Parviendrais-je à échapper aux sempiternels quolibets de mes camarades ?

Pour une fois, j’appréhendais moins la situation, pourtant. Je ne m’y rendais pas les mains vides. Je portais avec moi un précieux trésor.

Pour fêter Halloween, Marc et les autres avaient décidé de réaliser une séance de spiritisme. Histoire de faire peur aux filles et de leur permettre de se blottir contre eux, j’imagine.

Étant l’« intello » du groupe, ils m’avaient chargé de me documenter et de découvrir la manière de procéder. J’avais donc passé une bonne partie de la semaine à la médiathèque ; réflexe exotique pour la plupart de mes amis qui se seraient, eux, jetés sur internet.

Je n’étais pas très populaire, je le savais. On me considérait généralement comme excentrique, en dehors de la norme du moins, et je ne me sentais moi-même pas très à l’aise au milieu des autres étudiants. Je m’étais presque toujours senti décalé, différent…

Ce soir, pourtant, je devais être à la hauteur. Mes camarades comptaient sur moi pour trouver un accessoire intéressant autour duquel la soirée s’articulerait. Hors de question de les décevoir ; surtout Lydie. J’avais pris à cœur ma mission et refusais de me montrer si je n’avais pas réussi à dégoter quelque chose de palpitant, qui puisse valoir son intérêt. Elle était la seule qui partageait un peu mon amour pour les beaux livres.

Les livres avaient toujours été mon refuge. Petit, je passais des heures à lire et expérimenter des aventures par procuration. Quand je me plongeais dans un univers, tout, autour de moi, disparaissait. Mon imagination prenait le dessus, et je chevauchais aux côtés du héros, pourfendais les monstres, partais en quête dans des contrées lointaines et fabuleuses pour déterrer un mystérieux trésor, délivrer un allié ou confondre le tyran et sauver son peuple.

En grandissant, les romans m’étaient petit à petit apparus comme des objets de collection à part entière, dotés d’une personnalité propre. Aussi, je n’achetais jamais l’édition poche. Quand je voulais acquérir un livre, je privilégiais habituellement l’édition brochée, de meilleure qualité. Mon petit appartement s’avérait toujours trop étroit pour stocker l’ensemble des ouvrages que je souhaitais conserver. En conséquence, je les choisissais avec le plus grand soin.

Cet amour des livres avait réussi à me faire employer à temps partiel à la médiathèque, ce qui constituait un double bénéfice : une rentrée d’argent pour payer mes études et un environnement de travail idyllique. Cette semaine, j’étais en congé, mais j’avais pourtant passé tout mon temps là-bas. En quel autre lieu aurais-je pu trouver ce dont j’avais besoin ?

Même en rêve je n’aurais pu imaginer plus bel endroit : édifice ancien, alliance de vieilles pierres volcaniques, piliers imposants et voûtes et de matériaux utilisés dans les architectures plus modernes, comme le verre ou le bois. L’odeur minérale et antique qui régnait en ce lieu lui conférait une aura secrète que je chérissais. Le bâtiment, pourtant, paraissait clair et accueillant, ouvert sur la rue par de larges baies vitrées terminées par un arc en plein cintre.

Afin de préparer notre soirée Halloween, j’y avais donc passé des heures. J’avais bien déniché quelques ouvrages à la mode sur le spiritisme, mais cela ne me satisfaisait pas. Je cherchais une œuvre plus authentique.

Pour que nos frissons aient quelques accents de vérité, ne nous fallait-il pas un écrit original, un vrai livre d’incantation ou des témoignages d’expériences paranormales ?

Tous les ouvrages sur lesquels j’avais pu mettre la main étaient des fictions ou bien des propagandes pour des religions obscures. J’aurais pu céder à la facilité et apporter un ouija, mais je voulais, pour une fois, pouvoir les impressionner par ma trouvaille.

Bien sûr, nous n’étions pas dupes. Aucun d’entre nous ne s’attendait à ce que quelque chose se passe pour de vrai. Les esprits, les démons et autres fantaisies n’existaient pas, nous en avions pleinement conscience. Cette soirée n’était qu’un jeu. Mais puisque le but d’Halloween consistait à se faire peur, j’étais persuadé qu’une légère touche de réel, comme un vieux grimoire de sorcellerie ayant véritablement servi par exemple, produirait son petit effet.

Je doutais de pouvoir en dénicher un, pourtant. Mon ambition se bornait à trouver des récits historiques de séances de spiritisme. Et si les anciens y avaient cru, pourquoi ne pourrions-nous pas, nous aussi, l’espace d’une soirée, y accorder du crédit ? Cela me rappellerait les moments passés avec Lydie à imaginer nos scénarii.

Tandis que je finissais de me préparer pour la soirée avec mes amis, je me remémorais comment j’avais finalement découvert mon précieux butin.

À force de farfouiller dans les rayons, j’avais attiré l’attention du responsable de la médiathèque, monsieur Devaux, un grand homme grisonnant aussi épais qu’un roseau, avec qui j’avais noué une relation amicale ces trois dernières années. Sa connaissance impressionnante de l’ensemble de la collection de sa bibliothèque nous entraînait dans de longues heures de discussions. Il avait le don de deviner ce que les lecteurs souhaitaient trouver et celui de leur conseiller des ouvrages qui sortaient subtilement de leurs habitudes pour leur faire découvrir petit à petit de nouveaux univers. C’était, je crois, ce que j’appréciais le plus chez lui.

Il finit par s’approcher de moi et me demander ce que je cherchais. J’hésitai. La dernière chose que je voulais, c’était passer pour un hurluberlu qui pensait réellement que ces choses existaient. Je voulais devenir bibliothécaire et ce travail représentait bien plus qu’un job d’étudiant pour moi. Je m’empressai donc d’expliquer le contexte de la soirée avec mes amis, pour rendre le projet moins étrange…

Contrairement à ce que j’avais imaginé, il ne me rit pas au nez. Il sourit, oui, mais d’un air complice. J’eus alors la conviction qu’il me comprenait vraiment. Il me proposa quelques pistes, mais les livres s’avérèrent décevants.

Devant mes yeux perdus après plusieurs jours de recherche, il s’approcha de moi une nouvelle fois. Nous échangeâmes pendant près d’une heure, puis il changea tout à coup d’expression ; alors, un miracle se produisit : il m’ouvrit la porte des archives.

Nichés au milieu d’une grande arrière-salle voûtée et sombre, dans un air sec entretenu par une ventilation appropriée à ce genre de lieu, un certain nombre de vieux ouvrages prolongeaient péniblement leur longue existence.

Je n’avais jamais eu l’honneur d’y pénétrer. L’endroit était jalousement gardé par le maître des lieux et seul monsieur Devaux en avait les clefs. Les papiers fatigués, âgés de plusieurs siècles pour certains, exigeaient une hydrométrie calculée, une température stable et le moins de lumière possible. Même les enseignants-chercheurs ne pouvaient les consulter qu’avec parcimonie, et uniquement sur place. La plupart du temps, ils n’étaient autorisés qu’à accéder à leur double numérique. Monsieur Devaux devait vraiment me faire confiance pour me laisser manipuler ces trésors.

Conscient de ma chance, je foulai le sol de cet antre avec cérémonie. L’atmosphère qui s’en dégageait paraissait encore plus mystérieuse et magique que dans le reste du bâtiment. Des parchemins, des ouvrages en peau de vélin, qui remontaient pour certains au Moyen-Âge… C’était comme si l’Histoire se livrait à moi. Combien de personnages mythiques s’étalaient-ils ici, au travers de récits anciens ? Combien de mythes prenaient-ils vie, dans toute leur splendeur originelle ?

Monsieur Devaux m’expliqua que je trouverais immanquablement ce que je cherchais ici. Je n’en doutais pas le moins du monde. Il m’indiqua le fond de la pièce, puis prétextant qu’il avait du travail, me laissa seul.

Quand il eut tourné les talons, je restai quelques instants ébahi. Je n’en croyais pas mes yeux. Non seulement monsieur Devaux me laissait entrer dans cet endroit, mais en plus il ne restait pas pour me chaperonner ! Il me faisait vraiment confiance. Certes, il connaissait mon sérieux et mon amour pour les beaux ouvrages, mais tout de même. Si jamais j’avais mon concours, nul doute qu’il appuierait ma candidature pour travailler dans sa médiathèque !

J’étais aux anges.

Je parcourus les étagères en verre des yeux. Plusieurs livres et documents, en différents états, s’alignaient devant moi. Ils n’étaient pas rangés selon le système Dewey, à l’instar du reste de la bibliothèque, mais par périodes ou provenances. Jamais ces œuvres inclassables ne voyaient le public, si ce n’est, pour certaines, à l’occasion d’expositions, bien protégées derrière des vitres.

Et j’allais pouvoir les consulter en toute liberté.

Mais je ne voulais pas abuser de la confiance que monsieur Devaux m’accordait. Frissonnant – il faisait frais dans cette pièce –, je me dirigeai directement vers le fond, comme me l’avait conseillé le bibliothécaire.

Passées les premières minutes à étudier le contenu des étagères devant moi, je ne pus cacher ma déception. Il n’y avait rien qui fût relatif de près ou de loin à l’occulte.

Pourquoi monsieur Devaux m’avait-il orienté ici ? Je ne voyais rien qui puisse correspondre à mes attentes. Évidemment, les ouvrages étaient magnifiques, mais comment animer une soirée Halloween avec des œuvres littéraires sans rapport avec l’horreur ?

Dépité, je m’apprêtais à examiner les autres étagères lorsqu’une encoche dans le mur attira mon attention. En regardant d’un peu plus près, j’aperçus une trappe, dissimulée dans la cloison. Le travail avait été soigné, mais l’on sentait qu’il n’avait pas été réalisé par un professionnel. Une petite cachotterie de monsieur Devaux ?

Pourquoi m’avait-il désigné le fond de la pièce si je n’y trouvais pas ce que je cherchais ? Il n’y avait qu’une explication possible : la trappe devait cacher une surprise qui m’était destinée. Ma curiosité était trop forte : je devais savoir. Les doigts fébriles, je tirai sur l’encoche. Un panneau du mur se détacha, révélant une étagère masquée.

Je jubilais. Quoi que je trouve ici, l’aventure que je raconterais vaudrait bien les meilleurs grimoires. Lydie ne resterait pas de marbre devant un tel récit.

Une boîte en bois foncé, probablement du noyer, remplissait l’ouverture. En lettres d’or gravées, l’on pouvait lire « Palais Tiranti ». Voilà qui était intrigant.

J’hésitai. Monsieur Devaux avait-il réellement voulu que je déniche cette cachette et en extraie la boîte ? Savait-il réellement qu’elle se trouvait là ?

Il était un peu tard pour regretter. Au point où j’en étais, autant ouvrir !

Je m’exécutai, avec précaution pour ne pas abîmer les mécanismes d’ouvrants. Mon excitation grimpa d’un cran lorsque je découvris ce qu’elle recelait.

Les premiers éléments que j’en extirpais furent trois anciens ouvrages traitant d’ésotérisme. J’avais touché le jackpot ! Hélas, ceux-ci s’avéraient assez mal entretenus et le temps les avait rendus majoritairement illisibles.

Dessous, je découvris des lettres. Principalement des correspondances entre une certaine Lady Caithness duchesse de Medina Pomar et d’autres personnes, traitant d’une société secrète.

Si tout cela me paraissait diablement captivant et tout à fait du type de ce que je recherchais, je commençais à me poser des questions au sujet de l’honorable bibliothécaire qui tenait ce lieu. Non, il n’était tout de même pas possible qu’un érudit comme lui fasse partie d’un culte ! Et pourtant… Quelle était la raison de cette cachette ? Pourquoi le contenu de la boîte ne pouvait-il pas être aligné, lui aussi, sur les étagères des archives ?

Toutes ces questions se bousculaient dans ma tête, mais ma trouvaille me paraissait plus importante. Il ne me restait plus beaucoup de temps avant la soirée, et j’avais enfin l’opportunité d’apporter quelque chose d’inestimable, qui me vaudrait certainement l’admiration de mes amis. Je réfléchirais aux conséquences sur mes relations avec monsieur Devaux plus tard.

Je m’installai sur l’unique table de la pièce et parcourus rapidement les différentes lettres. L’une d’entre elles me sembla particulièrement intrigante : elle n’était pas adressée à Lady Pomar comme le reste des correspondances, mais destinée à la comtesse Wachtmeister. Elle ne contenait que quelques lignes :

« Chère Comtesse, venez me voir à Paris, je désire avoir avec vous une longue conversation en privé. »

Le papier était déchiré à cet endroit, et la suite, s’il y en avait eu une, avait disparu. J’avais l’impression à la fois excitante et honteuse de fouiller dans des affaires personnelles qui n’étaient pas les miennes…

Mais ma plus belle découverte se trouvait sous les missives. Au fond de cette boîte reposait le plus magnifique ouvrage que j’avais jamais vu.

Je l’avais enfin trouvé.

Le titre était en latin, écrit en lettres dorées : Dæmonum Clavis. J’époussetai sa couverture ; elle était usée, mais encore très belle, en cuir embossé. De couleur pourpre, elle était chamarrée de paillettes brillantes ; un pentacle était gravé dessus, dont le centre était étonnamment creux. Au-dessus, l’image d’une clef en relief habillée d’or était dirigée vers ce trou, comme s’il s’était agi d’une serrure. Un petit bout de chaînette en argent partait du milieu du pentacle.

Je fis immédiatement le lien avec la petite coupelle. Après vérification, effectivement, les deux morceaux de chaînette correspondaient : totalement intrigant.

Avec précaution pour ne pas abîmer le papier ancien, j’en feuilletai les pages. Le contenu semblait très mystérieux, et à coup sûr dans le thème de notre soirée. Le livre, en latin, était écrit exclusivement à la main et orné d’enluminures. Il comportait quelques annotations dans la marge, couchées à la plume dans une encre différente, en français. En français difficilement déchiffrable, certes ancien, mais toujours plus accessible que le latin.

Quel âge pouvait donc avoir ce grimoire ? Les textes évoquaient des démons, des invocations, des esprits… Exactement ce que je voulais pour notre soirée Halloween.

Tout cela paraissait trop beau. Il allait forcément y avoir un hic. Et je savais lequel. Si monsieur Devaux m’avait laissé pénétrer ici, s’il m’avait confié le secret de cette boîte mystérieuse nichée au creux du mur, jamais il ne m’autoriserait à emporter l’ouvrage à ma soirée étudiante. Le contenu de la salle était trop ancien, trop précieux. Moi-même, je me révoltais contre l’idée d’exposer ces reliques aux affres du temps en les sortant de ce cocon protecteur.

Pourtant, je ne voulais pas reculer. Pas cette fois. J’avais trouvé ce qu’il nous fallait ! Je devais essayer. Convaincre monsieur Devaux. M’engager à y faire attention comme à la prunelle de mes yeux. À l’exposer le moins possible.

Je ricanai intérieurement. Dans une soirée étudiante ? Avec la fumée de cigarette, l’alcool à proximité… Comment pouvais-je faire ce genre de promesse ?

Je me jurai de faire le nécessaire. Je protégerais le livre. Et ainsi, monsieur Devaux ne regretterait pas de m’avoir accordé sa confiance.

Encore fallait-il qu’il accepte.

Je rangeai les ouvrages et les lettres dans la boîte en noyer, excepté le grimoire et sa coupelle ; autant ne pas exposer ce qui ne me serait pas utile. Puis je remis le coffret dans l’emplacement au mur, que je scellai.

Serrant ma trouvaille contre mon cœur, je retournai dans la médiathèque. Monsieur Devaux devait guetter mon retour, car il vint immédiatement à ma rencontre. Voyant ce que je tenais entre les mains, il blêmit. Pourtant, il accepta facilement que j’emporte ce trésor avec moi. Je lui promis de rendre l’imposant ouvrage la semaine suivante. Je serais extrêmement vigilant lors de sa manipulation, et en dédommagement lui proposais quelques heures de classement bénévole.

Le bibliothécaire, qui semblait avoir vieilli de dix ans, hocha la tête, d’un air hébété. J’emportai rapidement ma trouvaille chez moi, minutieusement emballée dans un tissu propre et calée dans mon sac à dos, avant qu’il ne change d’avis.

Cela faisait quelques jours qu’il trônait fièrement dans mon appartement. J’en avais pris le plus grand soin, évidemment. Plus les jours passaient, plus j’étais attiré et fasciné par ce grimoire. J’avais jeté un coup d’œil sur chacune de ses pages, sans comprendre son contenu, toutefois.

En le parcourant entièrement, j’étais tombé sur un petit bout de papier niché entre deux feuilles. Pensant d’abord à un marque-page, j’avais très vite deviné qu’il s’agissait de la fin de la lettre déchirée que j’avais trouvée dans le coffre. Je lus les quelques lignes qui finissaient la missive. L’auteur incitait fortement la comtesse Wachtmeister à prendre connaissance de l’ouvrage que j’avais entre les mains avant leur entretien. Tout en bas, les initiales « H.P.B. » signaient la lettre.

Si je voulais parfaire ma présentation du manuscrit auprès de mes amis, je devais en apprendre un peu plus. Aussi, je tentai de faire quelques recherches. internet me sembla le moyen le plus adapté. Malheureusement, mon enquête resta infructueuse. Le grimoire n’était pas signé et ne comportait pas de nom d’auteur, ce qui s’avérait assez curieux. Je ne réussis pas non plus à le dater exactement, même s’il paraissait très ancien.

Je tentai alors de rassembler des renseignements sur les autres éléments que j’avais dénichés dans la boîte, espérant découvrir de nouveaux indices sur l’ouvrage. Je ne trouvai aucune explication sur la manière dont celui-ci, contenant des textes appartenant aux propriétaires du palais Tiranti, avait atterri dans ma modeste médiathèque en plein cœur de l’Auvergne. 

En fouillant sur divers sites, j’appris que la duchesse de Pomar était une spirite et occultiste née à Londres en 1830 et morte à Paris le 2 novembre 1895. Cette duchesse possédait à Nice le palais Tiranti, qui était devenu à l’époque le lieu de rendez-vous des occultistes et des spirites. Les correspondants de la lettre déchirée, eux, devaient avoir fait un tour dans ce palais à un moment ou à un autre. Ils s’y étaient certainement croisés : toutes les dates coïncidaient.

La comtesse Wachtmeister, quant à elle, née Constance Georgina Louise de Bourbel Montpinçon en 1838 à Florence, en Italie, morte en 1910 à Londres, était connue pour être un membre particulièrement actif de la Société théosophique ; en outre, elle avait notoirement pris part à des expériences ésotériques.

Enfin, sous les initiales « H.P.B. », je retrouvai une certaine Helena Blavatsky, née en 1831 en Ukraine et morte en 1891 à Londres. Cette Helena était une très mystérieuse femme qui possédait apparemment des dons de médium, avait provoqué des phénomènes inexplicables et avait fondé ladite Société théosophique. D’après ce que je pus lire sur elle, je pouvais en effet facilement l’imaginer utiliser ce livre pour mener des cérémonies, lancer des sorts et invoquer des démons. Les jours qui suivirent ma découverte furent peuplés de mauvais rêves.

Je regardai le grimoire une dernière fois avant de le fourrer dans mon sac à dos pour l’emporter à la soirée.

Toutes les dates de ces personnages autour desquels j’avais effectué mes recherches semblaient indiquer que ce grimoire datait du dix-neuvième siècle. Or il était clairement beaucoup plus ancien.

Le fait qu’il était entièrement écrit à la main et comportait des enluminures pouvait signifier qu’il était antérieur à l’invention de l’imprimerie au quinzième siècle. Certaines tournures de phrases adoptées dans les notes manuscrites à la marge, d’après mes découvertes, correspondaient à du moyen français, langue employée entre la fin du Moyen-Âge et la Renaissance. Si les notes en marge venaient de cette époque, le livre en lui-même devait être plus ancien encore. Il était rédigé en latin, mais je ne connaissais pas suffisamment cette langue pour dater l’ouvrage. Les pages étaient cousues entre elles, mais ce type de reliure avait été utilisé bien avant et on les avait employées sur une longue période.

Ce codex était à proprement parler une antiquité ! Toutefois, il s’agissait bien de papier, et non de peau de vélin, plus ancien.

Ce livre m’avait littéralement ensorcelé. Plus le temps passait et plus je trouvais difficile de m’en séparer, tant il me fascinait. La fin de ma semaine de vacances, je l’avais consacrée à lire et relire ses pages, en quête de nouvelles connaissances.

En dépit de mes bonnes résolutions, j’avais bu mon café du matin à ses côtés, suivant des doigts les magnifiques dessins dorés sur la couverture. Le soir, il reposait sur ma table de nuit. J’avais réparé la petite chaîne et rattaché la coupelle au grimoire. J’étais persuadé que ce livre allait tout autant impressionner les autres. Il ne pouvait pas en aller autrement.

Au soir de la fête d’Halloween, je n’avais pas trouvé plus d’informations sur lui, mais, en soi, il se suffisait. Toutes les histoires que j’avais collectées sur le palais Tiranti, la comtesse, les spirites et leur société secrète ajoutaient encore de la saveur à ce grimoire magique que j’avais glissé dans mon sac à dos.

Ce soir était donc le grand soir. Halloween était enfin arrivée. Emportant mon précieux trésor, je fermai la porte derrière moi et plongeai dans le froid du dernier jour d’octobre.

Chapitre II : Halloween

En sortant, une bourrasque me glaça jusqu’au sang. Il ne pleuvait plus, mais l’atmosphère était toujours très humide. Je remontai le col de mon manteau en frissonnant. Chaque bouffée d’air que j’exhalais créait un petit nuage de vapeur.

Le ciel s’était encore obscurci et l’on avait atteint ce moment étrange où, entre chien et loup, on ne savait plus très bien si l’on était le jour ou la nuit. L’éclairage public venait de s’allumer ; le sol luisait faiblement sous sa clarté. Je regardai ma montre et grimaçai : seulement dix-sept heures trente. L’été et ses longues soirées lumineuses me semblaient bien lointains.

Marc avait décidé que la veillée se passerait chez Julien, qui habitait chez ses parents. Leur maison, plus que centenaire, comprenait un grenier au plancher grinçant, enguirlandé de toiles d’araignées et à l’atmosphère vaguement lugubre : le décor idéal pour Halloween.

Leur logis n’était pas loin du centre-ville et je résolus de m’y rendre à pied. Depuis mon entrée à l’université, je n’avais plus vraiment le temps de fréquenter le club de basket et je compensais mon manque d’activité physique en me déplaçant le plus souvent possible à pied. C’était l’un des meilleurs attraits de ma ville. On pouvait pratiquement toute la traverser sans véhicule ; même si certains trajets nécessitaient parfois plus de quarante minutes de marche, c’était faisable. C’était une ville à la fois à taille humaine, mais assez grande pour garder l’anonymat.

Après vingt minutes dehors, toutefois, je regrettai presque de n’avoir pas pris le tramway, ce coup-ci. Toutes ces histoires de sorcellerie avaient dû me monter à la tête, car j’avais l’impression désagréable d’être suivi. Lorsque je me retournais, je ne repérais pourtant rien de spécial. Et puis, le temps était si glacial que j’étais frigorifié. Un petit tour à la supérette du coin pour ne pas venir les bras vides – hormis mon précieux butin, bien sûr – et j’arrivai devant la maison de Julien.

Devant le perron, je soupirai. Enfin, j’allais la retrouver. Cela faisait un peu plus d’une semaine que je ne l’avais pas vue, ce qui m’avait semblé interminable.

Oui, j’allais la revoir… Mais franchement, je devais être bien pitoyable pour espérer encore qu’elle me remarque, après tout ce temps. C’était d’autant plus improbable depuis qu’elle avait entrepris de fréquenter Simon, étudiant anglais qui avait décidé de poursuivre ses études en France et dont Lydie louait le « lovely accent »… Mais je ne pouvais m’en empêcher. Je ne résistais pas à l’envie de la voir, et je ne pouvais pas m’ôter de l’esprit que j’avais peut-être toujours une chance. Je m’accrochais à cet espoir, quitte à être encore ignoré ou le sujet de moqueries.

J’avais choisi ma tenue avec soin. Le point positif d’une soirée Halloween avec séance de spiritisme, c’est que je n’avais pas besoin de porter un déguisement ridicule. Je m’étais habillé de façon à paraître « cool », mais de bon goût, avec des teintes assorties, mais sobres. Lydie m’avait confié un jour que j’étais le seul homme qu’elle connaissait à savoir marier correctement les vêtements et les couleurs. Comme elle avait ri ensuite, j’ignorais si c’était un réel compliment ou une remarque tendant à prouver combien, une fois encore, mes habitudes ou comportements différaient des garçons « normaux ». Dans le doute, je continuais à prendre soin de m’habiller du mieux possible quand je la voyais.

Repensant à cet épisode, j’ajustai une dernière fois mon écharpe neuve autour du cou, montai les marches du perron et sonnai à la porte. C’est Julien qui m’ouvrit. Derrière lui, je pus apercevoir sa copine Stéphanie et Charline, celle de Marc.

Nous formions un groupe de sept étudiants. Un nombre impair ; il était évident que quelqu’un s’avérait de trop. C’était moi, bien sûr.

Je connaissais Lydie depuis ma plus tendre enfance et, au fil des ans, elle était devenue ma plus chère – et probablement ma seule véritable – amie. Je me souvenais encore de la manière dont elle et moi passions des heures à chercher de faux trésors au-dehors en nous imaginant dans la peau d’Indiana Jones. Je me rappelais avec émotion ces après-midi à nous conter des légendes mystérieuses improvisées face à des maisons inhabitées dans le quartier. Je chérissais l’image de son expression d’admiration, lorsque je lui montrais mes croquis et dessins.

Nous avions un jour décidé de coucher nos histoires sur papier et nous avions presque fini d’écrire un roman de science-fiction à quatre mains. C’était un récit de révolte sur une planète esclave lointaine, pleine d’héroïsme, de vaisseaux spatiaux et de batailles épiques. Bien sûr, depuis que nous étions entrés à l’université, ces moments partagés se révélaient de plus en plus rares. Depuis qu’elle avait rencontré Marc et les autres, pour tout dire. Et nous n’avions jamais pu finir le roman.

Elle avait bien essayé de m’intégrer au groupe et, pour me montrer honnête, tout le monde avait fait des efforts, mais je me sentais toujours comme une pièce rapportée.

Je les appréciais beaucoup, bien sûr.

Personne ne pouvait résister au charme de Marc, qui était indéniablement le centre autour duquel ses amis gravitaient.

Bien que d’un physique très quelconque, il dégageait un charisme incontestable. C’était lui qui avait habituellement les idées ; qu’elles soient bonnes ou mauvaises, chacun semblait naturellement enclin à les suivre. Il faisait passer tout ça avec une certaine dose d’enthousiasme, d’humour et de désinvolture, combinaison que je lui enviais particulièrement. Il gardait un abord légèrement abrupt, parfois, surtout avec moi, mais s’était montré de bon cœur pour me prêter main-forte en de multiples occasions ; je savais que je pouvais avoir confiance en lui.

Cela faisait un peu plus de deux ans, déjà, que nous nous connaissions, et plus le temps s’écoulait, plus je l’appréciais.

Il y a six mois, il nous avait présenté Charline, une grande blonde magnifique, et qui le savait. Totalement insipide, superficielle et prétentieuse en apparence, les quelques discussions que j’avais eues avec elle m’avaient pourtant prouvé le contraire. Aussi, je ne comprenais pas son empressement à faire la greluche, à tortiller ostensiblement des fesses devant les mâles et à rire bêtement à chaque phrase prétendument drôle prononcée en sa compagnie. Je trouvais que son comportement était une insulte à la cause féminine et je ne l’estimais pas beaucoup, ce qui semblait réciproque.

Mais Marc et elle avaient franchi le cap de l’été ensemble, et j’avais compris qu’il était attaché à elle. Aussi je faisais des efforts pour me montrer aimable. Et puis je devais bien avouer que j’avais trouvé agréables les rares discussions que nous avions échangées ensemble. Je ne perdais pas espoir, un jour, de la convaincre de se montrer plus naturelle. Pourquoi agissait-elle ainsi ? Était-ce un manque d’estime de soi ? Elle n’avait aucune raison pour douter d’elle-même, mais si c’était le cas, c’était certainement quelque chose que je comprenais aisément.

J’avais un peu plus de mal avec Julien, un grand gaillard brun tout en muscles, ami d’enfance de Marc. Il avait déménagé avec ses parents à l’adolescence et était de retour en ville depuis l’an passé, toujours avec ses parents. Cela faisait donc un an que je le connaissais. Je n’aurais pas su trouver meilleur qualificatif pour le décrire que « brute »… Il en avait l’aspect et le tact.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il était franc. Par exemple, je n’avais aucun mal à voir qu’il ne m’aimait pas du tout. En revanche, il adorait Marc. Tout ce que ce dernier disait était parole d’évangile et ne souffrait aucune discussion pour lui.

Julien était suivi de près depuis quinze jours par sa chérie du moment, Stéphanie, que je ne connaissais donc pas très bien encore. Il changeait assez périodiquement de copine. J’avais perdu le compte du nombre de petites amies que Julien avait collectionnées au cours de l’année écoulée. Mais je devais avouer qu’il était beau garçon, et il attirait les filles sans intérêt comme un papier tue-mouche…

Sans raison apparente, cependant, j’aurais juré qu’il avait quelque chose contre moi. Il passait son temps à me rabaisser. Bien sûr, il déguisait ses remarques en plaisanteries. Au début, j’avais souri poliment ; mais à force, cela ne me faisait plus rire du tout. Julien était le beau gosse du groupe, et je ne comprenais pas son acharnement contre moi qui ne devais pourtant pas représenter une bien grande menace.

Lydie m’avait confié un jour qu’elle pensait qu’il était jaloux et se sentait inférieur à moi, ce qui expliquait peut-être ses piques. Elle m’avait conseillé d’éviter de trop « étaler ma science » en sa présence. J’ignore si c’était vrai, mais cette anecdote, au-delà du fait qu’elle m’avait fait rougir de plaisir, m’avait permis de relativiser les remarques constantes de Julien. Et j’avais tenté de moins « faire l’intello ». Je ne partageais plus mes découvertes littéraires avec le groupe, par exemple.

Mais si, pour une fois, ce soir, ma passion pour les livres pouvait m’apporter autre chose que des railleries de sa part, quel soulagement !

Stéphanie et Charline avaient assez rapidement sympathisé. Lydie, la troisième fille de notre petite assemblée donc, était restée plus en retrait. Elle prenait toujours un certain temps d’observation avant d’adopter les gens. C’était une des qualités que j’estimais chez elle. En revanche, elle se montrait extrêmement loyale et fidèle envers les personnes qui avaient réussi à entrer dans son cercle d’amis. Je me considérais ainsi heureux d’avoir déjà franchi cette première étape, et ce depuis beaucoup plus longtemps que les autres membres de notre groupe.

Simon avait constitué l’exception. Lydie était très rapidement tombée sous son charme britannique. Elle nous l’avait présenté deux mois auparavant et semblait déjà plus proche de lui qu’elle ne l’avait été de personne. Si j’avais été piqué par cette rapidité, je trouvais Simon fort sympathique, à mon grand dam. Il avait toujours le mot pour rire, savait désamorcer les situations tendues et possédait effectivement un accent charmant, que je le soupçonnais d’ailleurs de forcer, étant donné son niveau excellent en français.

Quand j’entrai dans la demeure, une vague de chaleur réconfortante m’enveloppa. Un regard alentour me confirma que Lydie et Simon étaient les seuls à manquer à l’appel. J’eus à peine le temps de saluer les parents de Julien, qui avaient très gentiment prévu de s’éclipser pour nous laisser leur maison, que ce dernier nous entraîna dans le grenier.

La décoration avait été soignée : trois citrouilles évidées aux faciès étranges et effrayants abritaient une bougie dans leurs entrailles. Un crâne en plastique aux yeux rouges et brillants trônait dans un coin, tandis qu’un squelette luminescent semblait profiter d’une sieste entre deux cartons, l’air décontracté, les bras derrière la tête en guise d’oreiller et les jambes croisées.

Les poutres apparentes étaient habillées de fausses toiles d’araignées ornées de grosses bestioles velues phosphorescentes, qui côtoyaient les vraies. Une faible odeur de salpêtre et de poussière flottait dans la pièce. De nombreuses bougies grenat et noires éclairaient l’ensemble, et leurs flammes vacillaient au rythme des courants d’air que laissait passer la fenêtre en chien assis. Au centre, on avait poussé les cartons qui encombraient l’endroit pour installer une petite table en bois et quelques coussins autour. Sur la table, on avait dessiné un pentacle à la craie.

Mon grimoire allait parfaitement coller à l’ambiance.

Une soirée sans alcool n’était pas vraiment une soirée ; aussi, pour faire descendre les sept énormes pizzas que les filles avaient apportées, Julien et Marc avaient pris de la vodka, du rhum et du whisky. Comme je l’avais anticipé, rien n’avait été prévu pour diluer le tout. Je plaçai donc à côté des bouteilles d’alcool celles de jus d’orange, d’ananas et les trois de Coca-Cola que j’avais achetées à la supérette.

Julien eut à peine le temps de remplir nos verres – des gobelets en plastique – que la sonnette de la porte d’entrée retentit. Mon cœur cogna un peu plus fort. Je descendis les marches à la suite des autres, pour aller à la rencontre des nouveaux arrivants. Une poignée de main virile et franche à Simon et la bise à Lydie. Ses cheveux chatouillèrent mes narines et, comme toujours, son parfum m’enivra. Je sentis la chaleur piquer mes joues.

Lydie était belle, d’une beauté simple, naturelle et sans prétention. Elle était la seule fille du groupe à ne pas se cacher derrière un masque de maquillage. Sa longue crinière châtain descendait en cascade ondulée et encadrait son fin visage pâle, où ses yeux noisette taillés en amande brillaient d’intelligence. À côté d’elle, Simon avait l’air plutôt quelconque. Cela dit, à côté d’elle, tout le monde paraissait incroyablement quelconque…

Ce jour-là elle était habillée d’un jean slim et d’un pull-over en laine blanche épaisse. L’éclat sans fard.

Nous regagnâmes le grenier. J’avais réussi à m’arranger pour m’installer à côté d’elle, et comme nous étions à l’étroit, mon genou touchait pratiquement le sien. Ce contact troublait quelque peu le cours de mes pensées.

Nous commençâmes par lever nos verres, comme il était de tradition entre nous. Une bonne soirée se mesurait à l’aulne du nombre de cadavres de bouteilles qui jonchaient le sol le lendemain. Pour faire bonne figure, j’avalai quelques lampées, en priant de mieux tenir l’alcool que la semaine passée.

La soirée débuta donc de manière banale, comme toutes les autres. L’ambiance était animée : des rires et des conversations légères, dont j’étais la plupart du temps exclu, fusaient de toutes parts. La soirée se poursuivit de la même manière ; tout le monde était en grande discussion, tandis que je m’abîmais dans le fond de mon verre en attendant que le temps s’écoule, glissant régulièrement quelques coups d’œil discrets vers Lydie.

Définitivement pitoyable.

Petit à petit, sous l’effet des cigarettes grillées les unes après les autres par Marc, Julien et Stéphanie, les trois fumeurs du groupe, le grenier fut comme envahi par le smog malgré la fenêtre entrouverte. On approchait minuit, les pizzas avaient disparu, la fumée me piquait les yeux et je commençais à tomber de sommeil, quand Julien se rappela l’objectif de la soirée. Je le sentais déjà bien imbibé, à l’instar de Marc et même des autres, bien que dans une moindre mesure. À leur décharge, j’aurais déjà été en train de tenter de nager le crawl sur le parquet, si j’avais avalé ne serait-ce que la moitié de ce qu’ils avaient bu.

Julien me demanda néanmoins d’une voix plutôt claire si j’avais comme convenu apporté quelque chose pour notre séance de spiritisme. J’acquiesçai.

Avec un geste un peu théâtral, je sortis le grimoire de mon sac, en soutenant la petite coupelle qui allait avec. Je les présentai à mes amis, avec emphase.

— C’est un vrai livre d’incantations que je vous ai trouvé. Pas un de ces bouquins de pacotille à la mode qui parlent du sujet. Non, un vrai grimoire magique.

Ignorant leurs regards sceptiques – et méprisants pour Julien –, je poursuivis :

— L’endroit où je l’ai trouvé est tout aussi mystérieux que le livre lui-même. Figurez-vous qu’il était dans un coffre en bois qui contenait des livres étranges et des lettres qui évoquaient une société secrète où l’on pratiquait l’occultisme au dix-neuvième siècle. Mais ce grimoire est bien plus vieux. Nul ne sait vraiment de quand il date ni quel en est l’auteur. Son origine semble aussi nébuleuse que son contenu.

Je jetai un regard alentour. Ils semblaient plus que dubitatifs. Peu importe. Mon récit participait à l’ambiance. Le fait que je sache qu’il était vrai ajoutait à mon plaisir.

— La boîte elle-même, marquée au nom de « Palais Tiranti », était dissimulée dans une cache secrète dans le mur de la salle d’archive de la médiathèque dans laquelle je travaille.

Je gloussai.

— Vous ne me croyez pas, j’en suis sûr. Il faut dire que cela semble assez farfelu. Et pourtant, c’est la stricte vérité.

Lydie ouvrit des yeux ronds. J’imagine qu’elle me connaissait suffisamment pour voir quand je mentais ou non. En tout cas, elle paraissait apprécier l’objet que je leur avais dégoté.

Marc, lui, fixait la couverture du livre. Au bout d’un moment, il laissa échapper un sifflement admiratif qui me fit rougir de plaisir.

— Je dois avouer qu’il en jette…

J’ouvris lentement l’ouvrage et le montrai à la ronde, afin que tout le monde puisse le voir, veillant à ne pas trop faire travailler la reliure.

Julien s’empara du livre le premier, histoire de jauger ce que je leur avais apporté. Son peu de respect pour cette relique inestimable me fit tiquer, mais je préférai me taire. Apparemment, il le trouva à son goût, car je n’eus droit à aucun sarcasme. Après avoir examiné le grimoire sous toutes ses coutures, il l’ouvrit et tenta de le parcourir.

— Le livre est très chouette, oui. Mais il n’est même pas écrit en français ! On ne va pas pouvoir s’en servir. Tu as autre chose ?

Son empressement à mettre de côté le fabuleux trésor que je leur avais apporté me hérissa le poil.

— Alors déjà, normalement, tu n’es pas censé le prendre comme ça, sans plus de manière. On me l’a prêté, mais il a beaucoup de valeur. Il est très ancien et probablement fragile, du coup il s’agit de le manipuler avec précaution !

Julien se renfrogna :

— Ça va, c’est qu’un bouquin !

Je repris le grimoire avec délicatesse, sous ses yeux réprobateurs.

— Et puis si, il y a des passages traduits en français, me défendis-je. Dans les marges, regarde un peu plus loin !

Je feuilletai l’ouvrage en prenant soin de ne pas froisser le papier ancien et leur montrai les notes en marge de certains passages.

— Il y a quoi dedans, alors ? demanda Charline.

— Je n’ai pas eu le temps de tout examiner en détail, mais ça parle d’invocations et de démons.

— Génial ! Tu as trouvé comment on l’utilise, ce bouquin ?

— Non, avouai-je, je n’ai pas vraiment eu le temps de me pencher sur cette question.

— Ça sert à quoi que tu nous amènes un truc, si tu ne sais même pas comment t’en servir ? se moqua Julien.

Je soupirai. Un rapide coup d’œil en coin m’apprit que ma nouvelle humiliation n’avait pas échappé à Lydie, qui me souriait doucement.

Marc trancha :

— Comme c’est toi qui l’as déniché, c’est à toi de nous dire comment l’utiliser. Je suis sûr que tu vas trouver. Après tout, les bouquins, c’est ton truc.

Il m’adressa un clin d’œil. J’acquiesçai et bus un verre de plus d’un seul trait pour me donner bonne contenance, puis me replongeai dans le grimoire. Les conversations s’étaient tues, et tout le monde me regardait. Sentant un peu la pression monter, je feuilletai les pages jusqu’à atteindre la première note manuscrite.

L’écriture était délicate et soignée, en pleins et déliés, à l’encre noire. Le vocabulaire et la tournure des phrases de l’ancien français n’étaient pas franchement évidents à comprendre. Je crus néanmoins saisir que le paragraphe concernait l’invocation d’un démon puissant qui donnait vie aux esprits. Parfait, voilà qui s’accordait à merveille avec notre soirée Halloween.

Le schéma juste au-dessous était plus explicite. Il représentait un pentacle – ça tombait bien – aux pointes duquel on avait disposé des bougies. Au centre du pentacle, le livre reposait. L’image montrait une main dont le doigt était entaillé. Des gouttes de sang pleuvaient sur chacune des bougies et dans la petite coupelle placée au centre du pentacle dessiné sur le grimoire. Je plissai le nez ; pourvu qu’on ne me demande pas d’officier.

Je refermai le bouquin d’un claquement sec, ce qui souleva un nuage de poussière. Je toussai comme un tuberculeux, me rappelant un peu tard l’environnement vétuste du grenier dans lequel nous nous trouvions. Si j’avais été sobre, cette manière brutale de refermer le livre m’aurait moi-même indigné, mais le verre que je venais de boire cul sec me montait à la tête, et ces mesures de précautions autour de ce satané livre me semblaient de moins en moins vitales.

— Tu as trouvé ? me demanda Lydie, qui avait l’air excitée par ma trouvaille.

— Peut-être bien, lui répondis-je en la gratifiant à mon tour d’un clin d’œil pour paraître sûr de moi.

Ce coup-ci, je devais assurer, ne pas les décevoir. Et même si la manière de procéder n’était pas la bonne, après tout, le résultat serait le même, et personne n’en saurait rien. On n’allait pas vraiment invoquer des démons, c’était pour faire semblant. Je devais simplement donner l’impression de réaliser quelque chose de mystérieux et magique. Le secret résidait dans la mise en scène.

Je me levai et disposai les bougies comme indiqué dans le grimoire, à chaque pointe du pentacle dessiné à la craie sur la table. Je choisis des bougies noires, que je trouvais esthétiquement plus adaptées. Cette non-couleur m’évoquait le néant, l’au-delà, le surnaturel. Et puis, le rouge aurait fait ton sur ton avec le sang.

Puis je posai le livre au milieu du pentacle et plaçai la coupelle sur le petit creux au centre de la couverture du grimoire. Une fois la coupelle installée au bon endroit, on eût dit que la clef dessinée au-dessus entrait dedans, détail que je n’avais jusque-là pas remarqué.

Enfin, je demandai à Julien, notre hôte, s’il voulait endosser le rôle de maître de cérémonie. Il accepta évidemment, ravi. Je lui expliquai alors que le schéma sur le grimoire décrivait la manière de procéder : il devrait déverser une goutte de sang sur chacune des cinq bougies pour les éteindre et une dernière dans la petite coupelle au milieu. À chaque fois qu’une goutte de sang tomberait, il devrait répéter une phrase. Il devrait donc la répéter six fois, à chaque bougie éteinte et au moment de remplir la petite coupelle. C’était une phrase en latin, mais je me gardai bien de l’en avertir, craignant que Julien change d’avis et me charge de mener la cérémonie.

— Très bien, conclut-il, hilare. En tant que maître de cérémonie, je décide que c’est toi qui fais offrande de ton sang !

Il éclata de rire. Je pensais qu’il allait profiter de la situation pour plastronner devant les filles, montrant à quel point il était courageux et insensible à la douleur. Mais il savait que je supportais mal l’hémoglobine. Je supposai qu’il avait une fois de plus envie de s’amuser à mes dépens.

Je grimaçai.

— On pourrait peut-être utiliser du sang de bifteck ! Tu en as au frigo ? proposai-je, plein d’espoir.

— Montre-moi le rituel.

Je repris le grimoire, cherchai et lui désignai la page en question. Marc et les autres se penchèrent également sur l’ouvrage.

— Sur le dessin du livre, c’est ta main que tu dois entailler, fit remarquer Marc.

— Oui, on dirait bien que c’est du sang humain sur l’image. Pas question de faire les choses de travers, hein, Lucas ? me demanda malicieusement Julien.

Je jetai un coup d’œil à Lydie. Je ne pouvais pas me montrer faible devant elle. Je n’avais pas le choix. Je ne pouvais pas refuser.

— La phrase est en latin, je ne sais pas si tu as vu, répliquai-je, acerbe. J’ignore si tu es très à l’aise avec ça. Tu devrais peut-être la lire plusieurs fois pour l’apprendre avant de commencer. Ça serait dommage que tu fasses tout foirer.

Et paf ! Chacun son tour. Julien marmonna quelque chose dans sa barbe, et je devinai qu’il s’agissait de railleries à mon égard. Je lui tendis néanmoins le livre en souriant faussement, lui désignant du doigt la fameuse phrase. Julien saisit le grimoire et tenta de lire à voix haute, ce qui provoqua un gloussement chez ma voisine.

Mon sourire s’élargit. D’un air affable, je corrigeai ses défauts de prononciation.

Voyant son ami dans l’embarras, Marc s’empara de l’ouvrage à son tour.

— Tu ne peux pas tout faire, Julien, je pense que le sort nécessite trois personnes différentes : une qui donne son sang, une autre qui déclame les paroles, et toi, en tant que maître de cérémonie, tu dois toucher la table pour transmettre ton énergie et notre volonté d’invoquer euh… ce qu’on est supposés invoquer.

Julien lui adressa un regard reconnaissant et clama avec autorité qu’effectivement, en tant que maître de cérémonie, il ne pouvait pas se concentrer suffisamment s’il devait lire en même temps. Pendant que nous nous occupions de la basse besogne, il devait avoir tout son esprit disponible pour invoquer le démon.

Je levai les yeux au ciel…

Marc sourit et jeta un coup d’œil au grimoire. Il prononça la phrase à voix haute, trébucha quelques fois sur certains mots, mais réussit finalement à articuler le tout correctement. Quelques petites minutes plus tard, il la connaissait par cœur.

Flûte ! J’avais espéré avoir un peu plus de temps pour me préparer.

Une sueur froide me glaça le dos. Six gouttes de sang. Je devais sortir six gouttes de sang de mon corps. Et encore, peut-être un peu plus… La coupelle semblait bien remplie sur le schéma. Me piquer le doigt avec une aiguille ne suffirait certainement pas. Je déglutis difficilement. Je devrais me couper plus profondément. Je devrais entailler ma chair assez pour qu’en pressant la plaie, du sang s’écoule facilement. À cette pensée, je faillis me trouver mal. Je fermai les yeux pour tenter de me reprendre.

— Tiens, c’est de ça que tu as besoin, peut-être ?

Julien me tendait un Opinel qu’il avait sorti de sa poche. Je le saisis avec une assurance qui n’était qu’apparente. Au contact du manche en bois, je ressentis comme de minuscules picotements dans la paume. Soudain, tout cela parut plus tangible.

— Ça va aller, Lucas ? me demanda doucement Lydie. Tu es tout pâle. Si tu n’as pas envie de le faire, j’imagine que d’autres garçons pourront s’en charger à ta place, tu sais ? ajouta-t-elle en lançant un regard noir à Julien.

Voilà qu’elle me défendait. C’était le pompon.

Je levai les yeux vers elle. Il était hors de question qu’elle me prenne pour ce qu’en fait, j’étais : un pleutre.

— Non, ça va aller, la rassurai-je.

— Quand même, on n’est plus à la maternelle, c’est pas la mer à boire non plus, on lui demande pas de se faire hara-kiri, renchérit Stéphanie, adoptant le parti de son homme.

La garce. Quel intérêt avait-elle à me provoquer ainsi ? Je lui jetai un regard peu amène et pris une grande inspiration. Je décidai, pour abréger mes souffrances, de ne pas économiser ma force et d’agir rapidement. Je ne voulais pas avoir à m’y reprendre en plusieurs fois.

— Tu te souviens bien de la phrase, hein, Marc ? vérifiai-je.

— Oui, oui, ne t’inquiète pas, me rassura-t-il.

Il était soudain devenu plus grave, oubliant toute plaisanterie, comme s’il entrait pleinement dans son rôle. Julien s’était agenouillé devant la table et la touchait des deux mains, l’air très concentré. Tout le monde s’était tu et nous regardait tous les trois.

Le moment semblait solennel.

On entendait les bourrasques frapper contre le toit, les flammes des bougies vacillaient comme jamais, et chacun de nos plus infimes mouvements était sanctionné par un craquement sinistre du plancher. Le squelette en plastique paraissait me dévisager et me demander quand j’allais enfin me décider à officier.

Je serrai le manche du couteau et, d’un geste vif, m’entaillai la paume. Une douleur vibrante irradia aussitôt ma main et se répandit dans tout mon bras. Je ne pus retenir une grimace. Je sentis le sang quitter mon visage.

— La vache, tu ne t’es pas loupé ! commenta Lydie en avisant ma main.

Je regardai à mon tour. J’aurais mieux fait de m’en abstenir. La vue du sang épais qui avait immédiatement jailli de l’estafilade me donna la nausée.

Tentant de me contrôler du mieux que je pus, je fermai le poing et avançai ma main vers la première bougie en observant Marc. Celui-ci me fixait également ; il hocha la tête.

Une première goutte écarlate ne tarda pas à parvenir au bord de ma paume, prête à tomber. Tremblotante, elle finit par se détacher de moi et grésilla au moment où elle s’échoua sur la flamme, l’éteignant du même coup.

Marc prononça d’une voix grave :

— O clavis, aperi portam ut malorum somniorum dæmon transire possit.

Une deuxième goutte était déjà sur le point de tomber, et je visai de justesse la deuxième bougie.

— O clavis, aperi portam ut malorum somniorum dæmon transire possit.

Un nouveau crépitement caractéristique salua l’arrivée de la troisième sur la flamme.

— O clavis, aperi portam ut malorum somniorum dæmon transire possit.

De la quatrième.

— O clavis, aperi portam ut malorum somniorum dæmon transire possit.

Puis de la cinquième goutte.

— O clavis, aperi portam ut malorum somniorum dæmon transire possit.

Toutes les bougies qui entouraient le pentacle étaient maintenant éteintes, laissant échapper un mince filet de fumée bouclée. Le sang commençait à se tarir un peu, mais il en restait largement assez pour déverser quelques gouttes dans la coupelle au centre du grimoire.

Ma vue se brouillait de plus en plus. J’étais comme engourdi. J’allais finalement bel et bien être victime du malaise que je redoutais tant.

Les dernières gouttes tombèrent pile au milieu de la coupelle.

— O clavis, aperi portam ut malorum somniorum dæmon transire possit.

Puis l’obscurité acheva de voiler mon regard ; je perdis connaissance.

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Cet extrait gratuit touche à sa fin... Mais l'aventure ne fait que commencer !

Que va-t-il se passer ensuite pour Lucas et ses amis ? Qu'ont-ils déchaîné ? Comment vont-ils en affronter les conséquences ?

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