CHAPITRE 1
Le Championnat annuel des Cauchemars d’automne
Dans la classe des Petits Monstres, tout le monde est excité. Il flotte comme un air fiévreux qui sent un peu le soufre, un peu le poil mouillé et beaucoup la nervosité.
Le mois d’octobre vient tout juste de débuter. Madame Dévorine, la maîtresse ogresse, va annoncer aujourd’hui le sujet du Championnat annuel des Cauchemars d’automne.
Rien que d’y penser, Lilou la louve-garou a envie de hurler à la lune.
*AOUUUUUUH !*
De joie ou de stress, elle ne sait pas trop, mais son ventre bouillonne d’émotions, elle sent presque ses oreilles pousser et ses poils se hérisser.
C’est qu’il est important, cet événement. La classe de son grand frère a remporté le grand prix, une fois, et toute la famille en parle encore. À chaque repas de fête, ou presque, le sujet revient sur la table. Mamie, en particulier, ne manque pas une occasion de raconter comment le frère de Lilou et ses camarades ont fièrement porté la coupe des vainqueurs sur l’estrade. Comment tout le jury a vanté leur exploit.
C’est dire l’importance de ce trophée.
Lilou voudrait être à la hauteur, faire aussi bien que son frère. Elle aimerait voir le même éclat de fierté briller dans les yeux de Mamie.
Pour ça, il faudrait gagner le championnat.
L’an dernier, celui-ci portait sur une parade d’animaux fantastiques. Lilou et ses camarades n’avaient pas eu de chance : la créature qu’ils avaient tenté d’apprivoiser, trop timide, avait préféré se terrer dans son coin. Impossible de faire avancer cette satanée licorne des ombres. Elle s’était roulée en boule au fond du gymnase et avait refusé de bouger.
Devant l’absence d’animal à présenter, le jury leur avait décerné le prix un peu honteux de la « parade la plus discrète ».
Cette fois, Lilou et ses amis sont bien décidés à prendre leur revanche. La petite louve-garou s’est promis d’y mettre tout son cœur, de fournir tous les efforts possibles pour remporter la victoire. Une vraie, pas un lot de consolation.
Mais avant de se mettre la pression, elle a bien le droit de profiter de ce moment tant attendu : celui de l’annonce.
La maîtresse va dire LE mot. Elle ne pourra pas y échapper, c’est le vrai titre du championnat. Lilou, tout autant que ses copains, savoure l’instant à l’avance.
Madame Dévorine se redresse de toute sa stature, impressionnante. Comme si elle cherchait à compenser les paroles qu’elle s’apprête à prononcer par une posture plus digne.
Elle se racle la gorge, *HUM, HUM* et les vitres vibrent en cadence. Lilou la louve-garou pouffe déjà à moitié.
— Arrête, tu vas te faire repérer, chuchote Casimir le vampire, assis à côté d’elle, en lui donnant un petit coup de coude.
Ceux qui ne connaissent pas la maîtresse la trouveraient sûrement effrayante, avec ces deux énormes dents qui dépassent de sa bouche et se dressent vers le ciel. Sa grande taille et les bras musclés qui sortent de son chemisier imposent le respect. Pourtant, Lilou et ses camarades ne s’y trompent pas ; madame Dévorine adore ses élèves.
Elle le leur répète assez souvent, d’ailleurs. Avant d’ajouter qu’elle les préfère assaisonnés…
— Bien, commence-t-elle. Comme vous le savez, aujourd’hui est un jour très spécial… Je vais vous dévoiler le sujet du Championnat annuel des Cauchemars d’automne.
Lilou lève la main. C’est plus fort qu’elle, il faut briser l’attente, maintenant.
— Oui ? la questionne la maîtresse.
— Donc, on va connaître sur quoi portera le CACA cette année, commente-t-elle sur un ton très solennel.
Les premiers ricanements fusent aussitôt et se propagent dans toute la classe comme un raz-de-marée.
— Hum, oui, on l’appelle aussi comme ça, à cause des premières lettres de chaque mot… reconnaît madame Dévorine en pinçant les lèvres pour éviter de trop sourire. Ce n’est peut-être pas très bien choisi…
Impossible de se contenir. Lilou a beau essayer, elle glousse malgré elle.
— Mal choisi ? s’étrangle-t-elle entre deux hoquets. Ils l’ont fait exprès, c’est pas possible !
Esther la sorcière n’en peut plus, elle non plus. Son chapeau tremblote sous ses éclats de rire.
— On ne pourrait pas le renommer ? demande-t-elle d’une voix qui part dans les aigus. C’est… gênant…
— Certainement pas ! répond madame Dévorine qui elle-même a du mal à garder son sérieux. Le CACA existe depuis plus de cent ans, c’est la tradition ! Toutes les classes de monstres de la région vont s’affronter pour remporter le grand prix, le CACA d’or.
Cette fois, toute la classe explose, comme un chaudron de sorcière qui déborde. Y compris Jérôme le fantôme, pourtant très timide, qui se met à clignoter de rire. Même Alison la dragonne, la première de la classe, manque de renverser sa table en battant des ailes. Esther a tout juste le temps de rattraper Gribouille, son chat noir, qui en a sursauté de surprise.
Personne n’arrive plus à se tenir. Lilou en pleure, tellement c’est rigolo.
Tant bien que mal, madame Dévorine essaie d’apaiser les élèves. Elle lève devant elle ce qui ressemble plus à des chapelets de saucisses qu’à des mains.
— Allez, assez plaisanté, on passe aux choses sérieuses. L’an dernier, les gagnants ont présenté une danse de champignons mortels, rappelle-t-elle. Une performance remarquable.
— Ouais, ils ont fait un CACA de compétition, raille la petite louve-garou.
— Lilou, ça suffit…
Peine perdue. Ses épaules se secouent malgré elle. Plus elle essaie de s’arrêter… plus ça remonte. Le rire jaillit de sa gorge, incontrôlable.
— S’il vous plaît, un peu de tenue ! gronde la maîtresse ogresse de sa grosse voix, sans pour autant parvenir à cacher son propre amusement. C’est bon, maintenant, la blague est faite, on peut passer à la suite !
— Et encore, on a eu chaud, lâche Lilou entre deux éclats de rire. Imaginez si on gagnait le PIPI d’or !
— LILOU !
Son prénom a claqué comme un coup de tonnerre. Maintenant, la maîtresse ne sourit plus. Les joues de Lilou se mettent à chauffer ; peut-être qu’elle est allée un peu trop loin. En même temps, difficile de résister à cette tentation, non ? Lilou regarde autour d’elle.
Mince. Les autres élèves se sont calmés.
Elle se redresse.
La classe retrouve enfin un calme relatif. C’est que les enjeux sont grands ; personne n’a envie de se retrouver dans la même situation que l’année précédente.
Dans le… pétrin, disons.
— Cette fois-ci, il vous faudra vous dépasser, reprend madame Dévorine. Je compte sur vous, je sais que vous êtes capables de réussir de belles choses ! Vous aurez comme d’habitude un mois pour préparer votre projet. Le sujet de cette année porte sur…
La maîtresse balaye la classe des yeux. Le silence le plus complet règne, à présent.
— … le Jardin de Minuit ! révèle madame Dévorine.
Quelques murmures parcourent la salle, très sérieux, soudain.
— Il s’agira de faire pousser une plante magique et de la montrer au jury pour Halloween, explique madame Dévorine. Tout d’abord, vous devez choisir votre végétal. C’est le travail pour aujourd’hui. À la fin du cours, je veux que vous ayez décidé ensemble du meilleur candidat pour cette épreuve, celui qui vous plaît le mieux. Alors je vous écoute, quelles idées de plantes avez-vous en tête ? Lilou, viens au tableau, tu écriras les propositions de chacun.
Obéissante, la petite louve-garou se lève et s’avance vers le tableau, le dos droit. Malgré tout, elle n’arrive toujours pas à se concentrer.
Je suis sérieuse, tente-t-elle de se convaincre. Je suis calme. Je suis…
Un petit rire lui échappe quand même. Elle pince aussitôt les lèvres, inspire par le nez et saisit la craie.
Quand elle se retourne vers la classe, tout le monde est sérieux. Elle est la seule à rire encore de la plaisanterie.
C’est la douche froide.