PARTIE 1
Chasseurs
Raphaël regardait le paysage défiler par la vitre de la voiture, sans y prêter vraiment attention. Voilà plus d’une heure qu’ils roulaient ; pourtant ni lui ni son frère n’avaient desserré les dents.
Depuis qu’ils travaillaient pour Orcus, les occasions de voir des victimes ne manquaient pas. Lacérées, décapitées, vidées de leur sang, voire possédées, des cadavres et des moribonds. Déglutissant, il se souvint de leur dernière enquête qui les avait emmenés sur le territoire d’une Shtriga où ils avaient découvert les corps de ces enfants. Leur essence vitale dévorée par le monstre, ils gisaient, rongés par la maladie, au seuil de la mort. L’image de leurs orbites creuses lui revint en mémoire ; leur peau trop blême, leur frêle cage thoracique qui ne se soulevait que péniblement… Il réprima un frisson.
Toutefois, ce spectacle l’avait moins remué que celui qu’offrait Maxime, son collègue, quelques heures plus tôt.
Quand un administratif d’Orcus les avait contactés pour leur ordonner de prendre sa relève, il avait eu du mal à le croire. Maxime représentait quasiment une légende dans la société. Les récits de ses exploits s’avéraient si grandioses que parfois, il se demandait si on ne les exagérait pas. Alors quoi, même lui avait fini par tomber ?
Il passa une main nerveuse dans ses cheveux bruns. Était-ce pour cette raison qu’il se sentait si déstabilisé ? Si un mec aussi talentueux que Maxime se laissait piéger, quelle chance leur restait-il ?
Raphaël avait appris à l’accepter : le passage de vie à trépas pouvait les surprendre à tout moment pendant ce genre de mission. Mais le sort subi par Maxime s’avérait… Dérangeant.
Il revoyait sa silhouette avachie sur le lit d’hôpital. Les médecins se montraient formels : après plusieurs tests, son collègue ne présentait aucune séquelle. Et pourtant, Raphaël peinait à le reconnaître. Maxime se balançait de manière erratique, de la bave coulait sur son menton mal rasé, il puait la sueur et l’urine. Quelle diablerie pouvait bien le mettre dans cet état ? En reviendrait-il ?
Le plus insupportable restait son regard, fixe. Pour tenter de communiquer avec lui, Raphaël avait tenté de se placer dans son champ de vision ; aucune réaction de Maxime. Pas un cillement, pas un frémissement, rien. Et ces prunelles vides de toute vie… Brrr, bien pire que la mort, en fait. Il avait quoi… Trente-cinq ans ? Un légume. Voilà le résultat, fin de l’histoire.
Quelle créature pouvait bien mettre ses proies dans cet état ? Que s’apprêtaient-ils à affronter ?
Il soupira à cette pensée et se tourna vers son frère. Celui-ci rivait ses yeux sur la route, les mains crispées sur le volant, la mâchoire raide. Bon sang, ils en avaient vu d’autres, ils ne devaient pas se laisser abattre pour si peu !