Chaque année, Noël charrie son lot de clichés rassurants : la neige immaculée, la lumière qui réchauffe les cœurs, le miracle du vingt-cinq décembre, l'amour qui triomphe...
Cette nouvelle de Noël est née d’un jeu littéraire : partir volontairement de ces images trop parfaites… pour les détourner.
Avec Céline Saint-Charle, nous avons demandé à nos lecteurs leurs clichés de Noël les plus mielleux, les plus sirupeux, ceux qu'ils ne pouvaient plus digérer. Nous en avons tiré deux au sort pour écrire notre histoire. Voici les miens :
- Le héros qui trouve enfin le vrai sens de noël…
- Le bonheur de se lever le 25 décembre pour aller ouvrir son cadeau et voir qu'il a neigé pendant la nuit et que tout est blanc.
Je me suis retroussé les manches pour accoucher de l'histoire que vous allez lire...
Si vous aimez les fictions de Noël qui grattent sous le vernis, cette nouvelle est pour vous !
(PS : si vous préférez télécharger cette nouvelle de Noël, rendez-vous ICI).
La Fête de la Lumière
Le village dormait sous la neige. Le linceul blanc recouvrait tout, immuable. Les toits des maisons, le sapin d’un vert éternel dressé sur la place centrale, l’immense cadeau rouge qui reposait à ses pieds sans jamais être ouvert, comme une offre secrète aux cieux.
Dans la pénombre de la nuit, la petite Élia s’activait à repeindre le vieux traîneau, engoncée dans son gros manteau.
Toute l’année, les habitants s’échinaient au travail. Retaper ce qui pouvait l’être, jeter et remplacer ce qui se détériorait, combler les fissures. Il fallait que tout soit parfait si l’on voulait que la lumière arrive. Les Dieux ne feraient jamais lever le soleil si le moindre défaut apparaissait dans ce décor idéal.
Alors, on se démenait.
La peinture du traîneau s’écaillait : inadmissible. Élia s’était elle-même proposée d’y remédier, désireuse d’assister au miracle de Noël ; quand l’astre brillerait enfin et qu’il ferait scintiller le paysage où les flocons virevolteraient. La Fête de la Lumière, c’était l’apothéose, la période que chacun attendait, le seul moment où l’on avait l’impression de respirer. Où la chaleur, relative, régnait de nouveau.
Le reste du temps, on vivait dans cette attente. Dans cette préparation interminable, étouffés dans un monde noir et sans air. Même la neige ne tombait pas, plaquée au sol par le givre ; le froid l’empêchait de tourbillonner.
Onze mois sur douze plongés dans les ténèbres.
Alors oui, Élia comprenait bien les enjeux. Comme les autres, elle ne ménageait pas ses efforts pour plaire aux Dieux. Ce traîneau, en particulier, méritait son attention. C’était celui de son grand-père, et elle y tenait. Depuis toute petite, elle montait dessus pour s’amuser avec les autres enfants du village, quand les soirées s’éternisaient trop. Elle s’imaginait s’envoler avec eux, voguer dans le ciel jusqu’à atteindre le soleil.
Des jeux qui avaient laissé des traces. Quelques éclats dans le bois qu’Élia s’évertuait à masquer.
Une fois sa tâche accomplie, elle se redressa, le dos vermoulu. Le Conseil allait bientôt se réunir, elle ne voulait pas le rater.
Elle se dépêcha de ranger ses affaires, pot de peinture et pinceau, et se rendit sur la grand-place.
L’esplanade était déjà noire de monde. Le chef du village, un vieux bonhomme barbu prénommé Noël que tous appelaient affectueusement Père, se tenait sur l’estrade. La Fête approchait, il allait dévoiler quels éléments devraient être jetés et lesquels pourraient encore être réparés pour camoufler les défauts.
Objets comme habitants, ceux qui seraient retenus pour se montrer aux Dieux.
Père Noël leva les bras et le silence se fit aussitôt. Année après année, son rôle central dans la Fête n’avait jamais failli. Il était le plus ancien d’entre tous, et malgré tout il continuait d’attirer tous les regards avec son long manteau rouge et son bonnet à pompon. Grâce à lui, la Lumière n’avait jamais boudé le village. Pour ces raisons, il avait gagné le respect de chacun et ses décisions n’étaient que rarement remises en question.
— Mes frères, mes sœurs… mes chers enfants de la Lumière, commença-t-il d’une voix grave. Le moment tant attendu approche. Dans quelques jours, le ciel s’ouvrira et la Grande Clarté descendra sur nous. Alors, Ceux d’En Haut poseront le regard sur notre monde, et il nous faudra être dignes d’eux. Impeccables.
Un murmure approbateur parcourut la foule.
Le chef continua, les mains croisées dans le dos.
— Vous savez ce que cela signifie. Rien de ce qui est fêlé, terni ou dégradé, ne doit troubler la perfection du village. La Lumière ne pardonne pas la négligence. Elle récompense la beauté, la pureté, la constance, seule condition pour qu’elle revienne. Chaque année, elle nous met à l’épreuve. Et chaque année, nous lui prouvons que nous sommes encore capables de briller, pour qu’elle ne s’éloigne pas de nous, que nous ne soyons pas condamnés aux ténèbres éternelles.
Il marqua une pause, puis déplia un parchemin roulé qu’il tenait sous le bras. Le craquement du papier résonna dans le silence.
— Voici la liste des objets que le Conseil a jugés indignes d’être présentés lors de la Fête. Ils seront retirés dès demain à l’aube, pour ne pas offenser la Lumière.
Il se racla la gorge.
Personne ne bougeait. Les enfants retenaient leur souffle.
— D’abord, la cloche de l’église. Sa voix ne sonne plus aussi juste qu’autrefois, et sa teinte s’est délavée. Elle sera fondue et remplacée.
Un léger frisson parcourut l’assemblée. Certains hochèrent la tête avec discipline.
— Ensuite, poursuivit-il, les guirlandes du nord. Leurs ampoules faiblissent, leur éclat vacille. On ne peut risquer qu’elles éteignent la ferveur du village. Elles seront changées pour des modèles neufs.
Quelques murmures d’approbation s’élevèrent.
— Et enfin…
Il marqua une longue pause, fouillant la foule du regard. Ses yeux se posèrent sur Élia.
— Le traîneau de la place.
Élia laissa échapper un cri étouffé, vite perdu dans le brouhaha.
Le chef reprit, implacable :
— Sa peinture s’écaille, le bois s’effrite. Certains ont essayé de le réparer, en vain. La Lumière n’aime pas les cicatrices. Nous lui offrirons un nouveau traîneau, plus blanc, plus lisse, plus digne de la fête.
Il replia la feuille d’un geste sec.
— Nous les remercierons pour leurs années de service. Mais la règle est formelle. Vous la connaissez tous, non ?
La foule, docile, répondit en chœur :
— L’usagé doit disparaître.
Les paroles furent psalmodiées comme une prière. Le chef hocha la tête, satisfait.
— Tout à fait. C’est le vrai sens de la perfection.
Puis, après un silence :
— À présent, place aux entretiens individuels. Demain à l’aube, chacun viendra à tour de rôle. Le Conseil évaluera si vous êtes dignes de vous tenir dehors, sous le regard de la Lumière, ou si vous devrez rester dans l’ombre, jusqu’à la prochaine fête. Que le sublime guide nos gestes. Et que rien, jamais, ne défraîchisse la beauté du monde, pour le plaisir des Dieux.
Il descendit lentement de l’estrade.
Autour de lui, la foule s’écarta en un murmure d’admiration et de crainte mêlées. Puis, le silence retomba et les habitants se dispersèrent.
Élia resta seule au milieu de la place, luttant pour ravaler ses larmes. Elle s’était pourtant appliquée à rénover le traîneau. Ses efforts n’avaient pas suffi.
Un vieil homme s’avança vers elle en boitant et lui enlaça les épaules ; son grand-père.
— C’est pas grave, on en fera un autre, la consola-t-il de sa voix fêlée.
Élia acquiesça, résignée.
— L’usagé doit disparaître, marmonna-t-elle.
— Tu aimeras le neuf tout autant, tu verras, assura son papi.
Elle leva le visage vers lui.
— Mais je n’aurai rien vécu avec lui. Mes souvenirs rendaient l’ancien plus beau encore.
— Peut-être pour toi. Pas pour Ceux d’En Haut. Tu ne voudrais pas que le hameau soit condamné aux Ténèbres Éternelles, n’est-ce pas ?
— Non, bien sûr.
— Il s’agit de notre survie, Élia.
Le vieil homme lui caressa la joue.
— Allez, viens, c’est l’heure de souper, lui dit-il en l’entraînant vers leur maison. Tu dois te reposer, demain c’est la Grande Audition.
Le lendemain, dès l’aube, le village s’alignait en silence devant la mairie. Une file parfaitement droite, comme tracée à la règle. Les visages lisses, les manteaux brossés, les cheveux collés de givre. Nul ne parlait ; on n’entendait que le craquement feutré de la neige sous les bottes.
Élia se tenait au milieu des autres, son numéro d’ordre gravé sur une petite plaque d’étain.
Chaque habitant passait par la porte, puis ressortait quelques instants plus tard, un sourire aux lèvres ou les traits crispés.
Quand vint le tour d’Élia, son cœur battait si fort qu’elle crut que tout le hameau l’entendait.
Elle entra.
Derrière la grande table de bois, Père Noël trônait, encadré par deux femmes au regard de glace.
— Nom ? demanda-t-il sans lever les yeux.
— Élia.
— Âge ?
— Dix ans et demi, Père.
Un silence, puis un signe bref.
— Souris.
Elle s’exécuta en s’appliquant.
— Bien. Les couleurs de tes joues sont vives. Ton manteau est impeccable. Tes mains ne tremblent pas.
Il se pencha sur son parchemin.
— Élia, fille de Lysandre et de Maëline : apte à paraître lors de la Fête.
Elle n’eut pas le temps de remercier ; on la fit sortir aussitôt.
Dehors, la pénombre lui sembla plus douce que d’habitude. Elle retourna chez elle, pour attendre le reste de la famille.
Ses parents arrivèrent peu après, soulagés, un sourire convenu aux lèvres. Ils avaient été validés, eux aussi. Élia se jeta dans leurs bras, heureuse.
Mais l’attente de papi Célian dura.
Longtemps.
Trop longtemps.
Quand enfin il reparut, quelque chose s’était éteint dans ses yeux. Sa plaque d’étain n’était plus accrochée à son col ; on la lui avait retirée.
Élia comprit avant même qu’il ouvre la bouche.
— C’est pas grave, dit-il doucement. C’est… l’ordre des choses.
Elle secoua la tête, le visage déformé par la colère.
— Non ! Tu n’as rien fait de mal ! Tu travailles autant que les autres !
— L’usagé doit disparaître, ma chérie. Tu le sais bien ?
— Mais tu n’es pas… usagé !
Il eut un sourire las.
— Les Dieux ne veulent plus me voir sur la place. Ils souhaitent du neuf, de la brillance. Moi… je ternis un peu.
Les yeux d’Élia la piquèrent.
— Alors tu vas aller à la Remise ?
— Oui. C’est là que vont les choses qu’Ils ne désirent plus regarder. Ne t’inquiète pas. J’y retrouverai ta grand-mère. Elle doit s’y sentir bien seule, depuis le temps.
Elle s’agrippa à lui.
— C’est injuste.
— Non, c’est nécessaire. C’est le prix de la Lumière.
Il lui ébouriffa doucement les cheveux. Puis, il détourna le regard ; mais Élia lut la peur dans ses yeux.
Les semaines qui suivirent s’étirèrent, perdues dans une nuit sans fin.
Ses parents n’avaient pas protesté contre la règle ; ils s’étaient fait une raison. Seule Élia ne parvenait pas à accepter le verdict. Son grand-père méritait de voir une dernière fois la Lumière, de vivre sa dernière fête. Il avait tant donné pour la préparer !
Le village poursuivait sa besogne sans relâche : on repeignait, on remplaçait, on astiquait. Et Célian, fidèle à lui-même, continuait d’aider malgré tout. Il réparait des marches, redressait des panneaux, remettait un clou ici ou là.
— Tu ne devrais pas, lui disait Élia en chuchotant. Après tout, ils ne veulent pas que tu en profites.
— Tant que je peux donner un coup de main, je le ferai, rétorquait-il invariablement.
Elle l’épaulait du mieux qu’elle pouvait. Passait le plus de temps possible en sa compagnie, avant qu’il ne soit trop tard. Ils riaient doucement, à voix basse, comme deux enfants.
Mais le rire sonnait creux. Le froid, lui, ne les quittait jamais.
Puis, un matin, la terre trembla.
Un grondement monta des profondeurs, lent, régulier.
Les vitres vibrèrent, les toits frémirent.
Les habitants s’arrêtèrent net dans leurs tâches, figés, le regard tourné vers le ciel.
Le moment était venu ; Ceux d’En Haut allaient faire pleuvoir la clarté.
— La Lumière ! souffla quelqu’un.
— Les Dieux s’éveillent ! cria un autre.
Et tous se mirent en mouvement.
Ceux qui avaient été déclarés « usagés » se regroupèrent, silencieux, leurs pas mesurés. Ils s’apprêtaient à rejoindre la Remise, cette grande bâtisse au nord du village, qui les mènerait vers l’Autre Monde ; celui où se rendaient les ancêtres. La légende voulait que là-bas, il fasse jour toute l’année et que le soleil brille sans retenue, réchauffant les âmes.
Le grand-père d’Élia enfila son manteau élimé. Il lui sourit.
— C’est l’heure, ma petite. Ne pleure pas.
Elle lui attrapa la manche.
— Alors, je viens avec toi.
— Tu ne peux pas. Tu as été choisie. Tu dois rester dehors, pour que la Lumière nous voie encore.
— Non, protesta-t-elle. Je ne veux pas te quitter. C’est pas juste que tu ne puisses pas participer à la fête ! Au moins une dernière fois !
Papi Célian secoua la tête, patient.
— C’est gentil, Élia. Mais on ne désobéit pas aux Dieux.
Il posa un baiser sur son front et s’éloigna vers la colline blanche, où d’autres silhouettes s’avançaient déjà.
Élia resta immobile un moment.
Autour d’elle, le village vibrait doucement ; la poudreuse s’élevait du sol à chaque secousse.
La Fête allait commencer. Elle durerait vingt-cinq jours, jusqu’à Noël. Mais le vieux Célian, lui, ne pourrait pas en profiter.
Dans la poitrine d’Élia, quelque chose grondait. Un embryon de révolte. Un petit éclat, minuscule, comme une première fêlure dans la perfection du monde.
Déjà, sa décision était prise : elle allait désobéir.
Le premier rayon, timide, se fraya un chemin au travers du ciel. Un filet doré qui fendit la nuit, glissant sur les toits, allumant des reflets pâles au creux des vitres. Autour d’Élia, la poudreuse se souleva en tourbillons lents, comme si l’air recommençait à respirer. Des exclamations s’élevèrent de la place ; les habitants prenaient position. On chantait. On levait le visage. On s’abandonnait.
Élia leur tourna le dos.
Elle remonta l’allée du nord, celle qui menait à la Remise. Le grondement s’atténuait déjà ; la Lumière, elle, aveuglante, nimbait désormais le paysage. L’œil des Dieux se posait sur eux.
Élia les ignora.
La porte de la grande bâtisse bâilla ; le battant grinça sur ses gonds. Une odeur de vernis rance et de poussière mouillée l’accueillit, mêlée à quelque chose d’encore plus lourd : le renoncement.
La promesse, on la lui avait décrite : un séjour tiède, doux, baigné par une clarté plus tendre que celle de la Fête. La vérité, elle la découvrit dans le vacarme étouffé des objets qui s’entrechoquaient, empilés jusqu’au plafond.
Des sapins bruns au pied tordu, des guirlandes enchevêtrées en nids opaques, des boules crevassées qui ne reflétaient plus rien. Et, entre eux, des silhouettes. Ce qu’il restait des gens trop usés. Assis, debout, couchés. Remisés. Certains souriaient encore, les lèvres craquelées ; d’autres n’avaient plus d’yeux, seulement deux ombres mates.
Élia étouffa un cri d’horreur. Alors c’était ça, la Remise ? Père Noël les avait bien bernés ! Toutes ces promesses d’efforts récompensés, de Grand Cadeau au bout de la vie… Un mensonge !
— Papi ? appela Élia, affolée. Papi, où es-tu ?
Sa voix se perdit dans les allées serrées. Elle progressa en glissant une épaule entre deux étagères, évitant un renne aux bois fendus. Plus loin, elle reconnut le bonnet de Célian, au pied d’un tas de rubans. Son grand-père gisait par terre, tombé sur le côté, la jambe gauche tordue dans un angle impossible.
— Élia… Tu n’aurais pas dû venir, coassa-t-il.
Il pleurait.
Elle s’agenouilla, les mains tremblantes.
— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
— Rien. C’est la cohue. Quand on nous a poussés pour « faire de la place », j’ai voulu avancer. J’ai cru voir ta grand-mère.
Son visage se froissa.
— Mais ça fait trop longtemps qu’elle est là. Elle ne répond plus.
Il se redressa tant bien que mal.
— J’ai glissé. Ma jambe n’était déjà plus de toute jeunesse, tu sais bien que je boitais… Ça craque, à mon âge.
Il eut un sourire, à peine une ombre, pour lui faire croire que ce n’était rien. Élia n’était pas dupe, elle voyait bien qu’il souffrait.
— Où est Mamie ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
Il détourna les yeux. Elle suivit ce regard. Dans un coin, sur une chaise bancale, une femme laiteuse, jolie comme ces portraits jaunis qu’on accroche sans savoir qui ils représentent, fixait le vide. Ces yeux-là ne renverraient plus la Lumière ; ils n’étaient plus que deux taches éteintes.
— Elle s’est beaucoup abîmée, murmura Célian. Elle a voulu rester souriante, longtemps. Ça use.
La colère d’Élia lui brûlait la poitrine. Dehors, une vague de clameurs roula jusque sous les poutres. La Lumière passait entre les interstices.
— On s’en va, dit-elle simplement.
— Non.
— Si. Je ne veux plus rester au village. C’est trop cruel.
— Élia, écoute. C’est ma place, maintenant. Je suis content d’être ici, j’ai retrouvé Mamie. Et toi, tu dois retourner avec les autres, te tenir droite. C’est la Fête. Les Dieux regardent.
— Qu’ils regardent. Ils me verront emmener mon grand-père rencontrer le soleil. Tu y as droit, toi aussi.
Il se tut et la dévisagea comme si, d’un seul coup, elle avait grandi.
— Quand bien même j’envisagerais de te suivre, je ne le pourrais pas, tu vois bien, souffla-t-il.
Elle se releva, essuya ses mains sur son manteau. La Remise recelait tout. Les vies d’avant, les objets qu’on ne voulait plus, trop dépassés. Elle fouilla au milieu des décombres et revint avec une planche, qu’elle attacha à la jambe de son grand-père comme une attelle.
Papi Célian gémit.
— Arrête, ça ne sert à rien !
Elle ne l’écouta pas. Papi avait raison, ce bout de bois ne suffirait pas. Après tout, ils s’apprêtaient à entreprendre un long chemin pour s’évader du village et s’approcher du soleil.
Elle savait déjà ce qu’elle cherchait. L’objet n’était pas très loin, renversé sur le côté, sa peinture pas tout à fait sèche.
Leur vieux traîneau.
— L’usagé doit disparaître, murmura-t-elle. Eh bien, on va disparaître d’ici.
Élia tira le véhicule, libéra un passage entre deux sapins déplumés, revint près de Célian.
— Aide-moi à te hisser.
— Ça n’en vaut pas la peine, Élia, je n’en vaux plus la peine.
— Si. Tu es mon papi.
— Tu risques de te faire bannir du village. Tu risques de…
— Le village, je m’en fous. On part, de toute façon.
Ils échangèrent un regard bref ; Célian n’opposa plus d’argument.
Elle glissa ses bras sous ses épaules, le souleva avec précaution. Le temps l’avait bel et bien usé, et il ne pesait pas aussi lourd qu’elle l’aurait cru. Il grimaça, mordit sa lèvre pour ne pas gémir. Sa jambe pendait, inutile. Elle le déposa dans le traîneau, arrangea son manteau élimé autour de lui, calant le tibia cassé avec un coussin.
— Tu es sûre de toi, petite ? demanda-t-il.
— Tu aimes la Lumière, non ?
— Oui, mais…
— Moi aussi. Alors on va aller la voir de plus près. Ce sera notre cadeau, à tous les deux, pour Noël.
Il la regarda, ému.
Élia tira. Le patin accrocha, puis glissa. La Remise s’ouvrit d’un coup d’épaule et ils sortirent.
Dehors, la fête gonflait. La Lumière baignait le village et les gens étaient trop occupés à la célébrer pour leur prêter attention. Élia en profita pour s’éloigner par derrière.
— Regarde, Papi, dit Élia. Tu la vois ?
Il plissa les yeux, et, l’espace d’un instant, ses pupilles reflétèrent un éclat vif.
— Oui, murmura-t-il. Oui, je la vois.
La neige retombait, lente, presque docile. Au travers des flocons, tout à l’ouest, brillait une boule de feu. Le soleil.
Leur destination.
Élia ignorait combien de temps ils mettraient pour l’atteindre. D’après ce qu’elle savait, personne n’avait jamais quitté le village pour essayer de s’en approcher. Elle espérait y arriver pour Noël, le vingt-cinq décembre. Ce Grand Cadeau que la Remise promettait faussement, elle allait l’offrir pour de vrai à son grand-père.
Papi Célian et elle seraient les premiers à rejoindre le soleil. Et alors, peut-être que les Dieux leur permettraient d’y rester à jamais.
Elle s’engagea vers la colline blanche, dans la direction où l’astre brillait. Là où le ciel paraissait plus proche.
Chaque pas lui coûtait plus que le précédent. Le traîneau grinçait, accrochait, protestait. Le village, derrière eux, poursuivait sa liturgie impeccable.
— Tu veux aller où ? demanda Papi. Jusqu’où ?
— Là où la Lumière est plus chaude.
— C’est haut… Il faudra grimper. Et ne pas regarder en bas.
— Je sais.
Elle tira encore. Le traîneau obliqua, monta une pente douce, s’enfonça dans la poudreuse. Le souffle d’Élia se raccourcissait, mais elle gardait un rythme obstiné, régulier. Par instants, la lueur changeait de teinte, plus dorée, puis plus blanche, comme si Ceux d’En Haut s’amusaient avec. Le ciel, au-dessus, se métamorphosait. Plus épais, et en même temps plus transparent, il laissait apercevoir des formes étranges.
Quand elle fut à bout de forces, Élia s’arrêta. Ils se blottirent l’un contre l’autre pour un somme. Le lendemain, elle reprit la route.
Les jours s’écoulèrent ainsi. Chaque matin, Élia se réveillait avec la même envie chevillée au corps. Rejoindre le soleil. Découvrir leur cadeau. À mesure qu’ils progressaient, une douce chaleur les enveloppait. La terre se secouait par moment, comme revigorée par la clarté. Alors, la neige virevoltait autour d’eux dans un ballet scintillant.
— Encore un peu, dit-elle, le vingt-quatre décembre au soir. On y sera demain.
— Pour Noël ?
— Oui. Ce sera notre Fête de la Lumière à nous. Notre cadeau.
Papi Célian lui sourit. Il avait arrêté de protester ; il se contentait de profiter des instants qu’ils partageaient tous les deux.
Il était presque minuit lorsqu’Élia s’accorda une halte pour reprendre son souffle. Elle embrassa le paysage. L’obscurité régnait, mais l’astre du ciel allait bientôt briller, une dernière fois ; à ce moment, Élia voulait que Célian puisse l’admirer au plus près. Derrière elle, le vieillard s’était endormi.
Élia était exténuée. Malgré tout, elle reprit sa marche. Elle avait promis à son grand-père de lui offrir le soleil pour Noël, et elle comptait bien tenir sa promesse.
Le vingt-cinq décembre était désormais là. Une faible lueur les baignait. Plus que quelques pas. Bientôt, elle atteindrait le sommet de la colline.
Enfin, l’astre apparut.
Élia agrippa la corde et planta ses talons dans la neige, toute excitée. Le traîneau suivit, docile. Leur cadeau était là, droit devant ! Une boule brillante qui illuminait d’une clarté aveuglante, chaude et rassurante, grandiose. D’autres lumières colorées dansaient à côté. Des masses floues se distinguaient à l’horizon, comme déformées par le blizzard.
L’astre était étrange ; il reposait sur un piédestal en bois. Peu importait, il les réchauffait et les éclairait.
— Oh, murmura simplement Papi, qui venait de se réveiller.
— Tu vois ? demanda-t-elle, émerveillée.
— Oui, répondit Célian. C’est beau…
— Joyeux Noël, Papi, dit-elle.
— Joyeux Noël, petite.
Une ombre mouvante s’approcha d’eux. Elle éclipsa un instant les éclats colorés qui clignotaient.
Ceux-d’en-Haut ?
Élia avança encore. Soudain, quelque chose la bloqua ; ils ne pouvaient plus progresser. Élia explora le phénomène de ses doigts. Devant eux, une paroi solide, mais transparente, les enfermait. Un immense dôme.
La terre se mit tout à coup à trembler, comme souvent à cette période. Seulement, cette fois, la secousse était plus forte. La neige se décolla du sol et s’envola en nuées folles ; les pieds d’Élia se dérobèrent et le traîneau partit en crabe. Élia agrippa la corde, tant bien que mal.
— Élia ! appela Papi.
— Je te tiens !
Elle ne tenait rien. Une mer blanche virevoltait dans les airs, douce et cruelle. À travers la tempête, Élia distinguait enfin Ceux-d’En-Haut. Des géants. L’un d’entre eux tenait leur monde entre les mains. Une voix aiguë tonna, énorme :
— Regarde, maman ! Quand on secoue, ils bougent !
Le mouvement prit de la vitesse. Éjecté, le traîneau vint heurter la frontière transparente.
— Papi ! hurla Élia en se précipitant vers lui.
Son grand-père eut à peine le temps de lui faire un signe pour la rassurer que la pesanteur disparut.
Élia et papi Célian tourbillonnèrent dans les airs, comme de vulgaires flocons. L’espace d’un instant, ils découvrirent l’univers qui les entourait, en accéléré. Les mains qui tenaient leur monde avaient disparu. La tête du Dieu le plus proche s’éloignait à grande vitesse tandis qu’il les regardait d’en haut, une expression horrifiée sur le visage.
Et soudain, le choc.
Dans un craquement sinistre, le dôme qui les contenait éclata. Tout s’écoula par l’ouverture brisée : la neige, le traîneau, le village tout entier. Adieu, les maisons rutilantes et les habitants pomponnés. Tout se cassait.
— Oh non, la boule à neige ! s’affola la voix du jeune Dieu.
— Ce n’est pas grave, on en rachètera une autre.
— On peut la garder quand même ?
— Non. Quand c’est usé, on jette.
Dans le chaos, Élia rampa jusqu’à son grand-père. Sous l’impact, le pied de Célian s’était désolidarisé du reste de sa jambe.
Élia contempla le soulier vernis avec effroi. Jamais elle n’aurait dû désobéir. Le hameau entier payait les conséquences de ses actes. Si elle n’avait pas fui, le traîneau n’aurait pas entraîné leur chute…
— Papi… murmura-t-elle en agrippant sa main.
Mais les yeux de Célian s’étaient éteints.
Une pelle géante se glissa sous les décombres, tandis qu’une forêt de tiges en plastique les poussait vers l’intérieur. Élia ne résista pas, résignée. Ceux-d’en-Haut avaient rendu leur verdict. Élia ne s’était pas montrée digne de la Fête de la lumière.
On les souleva et les emporta. Le grand soleil, une gigantesque lampe sur pied, s’éloigna. On les vida dans une gueule noire qui sentait la pourriture et la décadence. Le couvercle claqua.
Les Ténèbres Éternelles tombèrent, épaisses, presque tièdes.
Élia voulait offrir le cadeau ultime à son grand-père, pour Noël : voir le soleil de près. En défiant les ordres, elle les avait tous condamnés.
Ainsi, c’était ça, le vrai sens de Noël : garder ce qui brille, jeter ce qui a vécu. Père Noël avait raison.
Cette nouvelle de Noël est née d’un jeu, mais aussi de mon cynisme, je dois bien l'avouer. Quand j'ai vu le cliché "vrai sens de Noël", j'ai tout de suite traduit "consumérisme" (pas taper ><).
J'espère que cette histoire vous aura plu. Et que le défi vous aura amusés ! Si vous voulez découvrir ce que Céline Saint-Charle a concocté de son côté d'après les clichés qu'elle a tirés au sort, je ne peux que vous encourager à aller voir sur son site (j'ai lu sa nouvelle de Noël, et franchement, elle déchire).
Et vous, quels clichés aimeriez-vous voir détournés en fiction ?
N’hésitez pas à partager votre ressenti en commentaire, ou à explorer les autres nouvelles et romans que j'ai écrits si vous aimez les récits qui grattent sous le vernis ^^
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