22 janvier 2026

Fiction et esprit critique : comment les histoires façonnent notre façon de penser

Temps de lecture approximatif : minutes

En bref :

Toute histoire porte une vision du monde ; et donc, oui tout récit est politique.

La fiction agit comme un simulateur de réalités : elle nous fait tester des idées, des émotions, des dilemmes, et muscler notre empathie face à l'altérité.

Grâce à ça, la fiction peut jouer un rôle dans la construction de notre esprit critique. À condition, bien sûr, qu'on la consomme avec un minimum de recul pour éviter de conforter nos biais et nos a priori...

Et c’est (entre autres) dans cet esprit que j’écris. J'adore quand une histoire me pousse à me demander : et moi, à la place du héros, comment j'aurais agi ?

Les fictions, c’est super puissant. Et ça ne devrait pas être laissé sans mode d’emploi.

Je vous rassure : non, ce n'est pas la fièvre qui me fait délirer. J'ai eu mon épiphanie en regardant une série : Devs.

Bon, en vrai, je le savais déjà intellectuellement, mais ce que cette série a remué en moi m'a permis de le ressentir pour de vrai.

Affiche Devs

J'en étais à l'avant-dernier épisode. La série m'avait beaucoup plu, parce qu'elle m'avait emmenée dans des recoins inexplorés pour moi, elle m'avait fait voyager. Mais là, je sentais la fin se dessiner. Je le voyais arriver gros comme une maison, ce dénouement, et non, je ne voulais pas de celui-là ! Ça m'a presque mise en colère.

(spoiler alert : ne passez pas votre souris sur l'élément ci-dessous si vous ne voulez pas être spoilé(e) sur la série Devs)

Déterministe et sans libre-arbitre

Je me disais que si le but de la série était de me prouver que nous vivions dans un monde...

Alors dans ce cas, cette série n'était pas faite pour moi, ne me plaisait pas et ne me convenait pas. Je la rejetais ! Bon, en fait, ce n'est pas tout à fait le message qui passe à la fin de la série, mais c'est une autre histoire.

Et là je me suis demandé : pourquoi ? Comment ça se fait que je ne voulais absolument pas d'une telle fin ? Et qu'est-ce que ça signifie sur mon activité d'écriture ? (Oui, en bref, je suis passée en mode "d'où viens-je, où vais-je, où cours-je et dans quel état j'erre ?"... C'est dire la puissance des fictions).

Tout nous pousse à consommer toujours les mêmes choses

La psychologie humaine est ainsi faite. Nous aimons consommer, lire, écouter, regarder ce qui nous conforte dans nos idées. Nous aimons ce qui nous ressemble.

Ça s'appelle le biais de confirmation.

Pour conforter notre identité, nous sommes enclins à n'écouter que ce qui nous paraît conforme à ce que nous pensons déjà (le reste se résume à du bruit parasite). Il en va de même pour les choses que nous consommons. Le pire, c'est que tout est fait pour nous conforter dans ce comportement : les pubs ciblées qui nous ramènent sans arrêt vers ce qu'on a déjà vu, les plateformes comme YouTube ou Amazon qui nous renvoient vers des contenus en fonction de ce que nous avons déjà vu, lu ou écouté, acheté...

L'autre raison qui nous pousse à consommer la même chose, un peu différente, est l'envie que nous avons d'appartenir à un groupe et d'être reconnu comme tel.

Ce qui a été confirmé par l'expérience de Solomon Asch : notre identité et nos comportements se définissent en partie par la conformité par rapport aux autres individus qui forment le groupe avec lequel on souhaite s'identifier.

Si ces individus, avec lesquels je partage des valeurs ou une identité, aiment ces choses, alors je les aime aussi.

Ce qui pose question, pas vrai ? Puisque nous sommes si biaisés dans nos choix, est-ce que nous sommes réellement libres ? Comment s'affranchir de ces biais comportementaux qui nous empêchent de découvrir le monde ?

Je n'ai pas la science infuse, en revanche, j'ai un début de proposition : la fiction !

La fiction, ce simulateur de réalités pour ouvrir nos esprits

La fiction fonctionne comme un véritable laboratoire social. Nous ne sommes pas de simples spectateurs, nous sommes dans un simulateur de vol pour le cerveau.

Comment un livre peut nous aider à sortir de nos schémas de pensée habituels

Lire nous force à sortir de notre propre tête. Nous adoptons le point de vue d'un personnage, nous vivons ses dilemmes. C'est le principe de la simulation de la société.

Lorsque j'étais plongée au cœur de cette histoire développée dans la série, je n'étais pas dans mon monde. J'étais dans celui proposé par l'auteur.

Il en va de même pour l'ensemble des œuvres de fiction que nous consommons. Le temps de notre lecture ou de notre visionnage, nous suspendons temporairement nos critiques et nos schémas de pensée habituels pour nous plonger dans l'aventure aux côtés des personnages. Nous vivons par procuration des émotions, des changements que nous n'aurions jamais vécus sans ces fictions.

Et c'est l'occasion de nous poser de nouvelles questions, de nous ouvrir à de nouvelles réalités.

C’est ce décentrement qui nous permet de repérer nos propres a priori, ces fameux biais de pensée qui nous aveuglent souvent au quotidien (coucou, le sexisme, le racisme et autres trucs négatifs en "isme" !). Il nous permet aussi de mettre un doigt sur nos valeurs, ce à quoi on tient vraiment. Comme, dans mon cas avec la série Devs, mon attachement au libre-arbitre ^^

Cette expérience par procuration est sans risque (du moins physique). On peut explorer des idées dangereuses ou des situations complexes sans en subir les conséquences réelles.

C'est comme une forme de gymnastique mentale, qu'on fait sans s'en rendre compte, et en s'amusant, en plus. En suivant une intrigue, en évaluant les motivations des personnages, on exerce notre capacité à analyser et argumenter. Même des institutions comme Sciences Po utilisent ces méthodes pédagogiques, c'est dire ^^

Utopies et dystopies : les laboratoires de nos futurs possibles

Parmi les genres de roman, il en est un qui a depuis toujours cherché à provoquer ces questionnements philosophiques : c'est la science-fiction. Historiquement, ses auteurs ont cherché à explorer les découvertes des hommes et leurs comportements pour anticiper leur futur. L'anticipation et la dystopie ont souvent eu ce rôle d'aider les lecteurs à se poser des questions.

(Même si je pense que chaque genre peut réussir la même chose).

1984 ou La Servante Écarlate sont des miroirs déformants conçus pour critiquer notre présent en poussant ses tendances jusqu'à l'absurde.

Elles ne prédisent pas l'avenir, elles sonnent l'alarme. Ce sont des outils pour penser les enjeux politiques et sociétaux avant qu'il ne soit trop tard.

Toute fiction est politique : un outil pour penser le monde

Ce qui nous amène à un autre point : tout récit est politique.

Dire ça ne signifie pas que toute œuvre est un tract, ni que tout auteur écrit avec une intention consciente. Simplement que raconter une histoire, c’est déjà proposer une lecture du monde, qu’on le veuille ou non.

Contrairement à ce que laissent entendre certaines affirmations, aucune histoire n'est neutre (oui oui, même les romances, les feel good ou la fantasy. Toutes !). Même un divertissement léger véhicule une idéologie, validant ou contestant les normes sociales et les structures de pouvoir (vous aussi vous venez de penser à la dark romance ?).

D'où la nécessité, pour un auteur, d'être conscient des idées qu'on fait passer dans nos récits, quels qu'ils soient...

La fiction peut-elle être un acte de résistance ?

Dans un contexte compliqué (euphémisme), la littérature peut devenir un champ de bataille pour la liberté de pensée, un espace vital pour contester les narratifs officiels sans tout gober aveuglément.

Dans les régimes autoritaires, la fiction reste souvent l'ultime refuge pour la contestation.

Farenheit 451 l'illustre très bien, d'ailleurs.

Par la métaphore, les auteurs glissent des critiques acerbes sous le nez des censeurs. C'est une guérilla littéraire permettant de dire l'indicible sans finir au cachot (du moins, dans le meilleur des cas...).

  • Dévoiler l'absurdité du pouvoir : en poussant la logique du régime à l'extrême.
  • Donner une voix aux opprimés : en racontant les histoires que le discours officiel efface.
  • Imaginer des alternatives : montrer que d'autres sociétés sont possibles est déjà un acte subversif.

Le revers de la médaille : la nécessité de l'éducation à l'esprit critique

On a vu le potentiel immense de la fiction. Mais ça n'est qu'un potentiel, pas un automatisme. Un livre, seul, ne peut pas aiguiser notre esprit critique comme par magie. Ça n'est qu'un outil. Et pire, certains livres portent des discours nauséabonds. D'où la nécessité de garder un minimum de recul avec nos lectures (ou visionnages, etc...), surtout pour les plus jeunes. Je m’inclus évidemment là-dedans : je suis la première à me faire piéger quand je baisse la garde.

Le danger d'une lecture passive et dogmatique

Soyons honnêtes : sans recul, une histoire peut simplement renforcer des stéréotypes ou conforter des idéologies douteuses. La fiction n'aide pas à la construction d'un esprit critique si on reste en surface, tout au plus peut-elle nous permettre d'élargir nos horizons.

Le risque, c'est au contraire de gober des récits comme des produits de consommation (voir ce que j'ai dit plus haut). On peut avaler des milliers de pages sans jamais ébranler sa propre vision du monde ni ses préjugés. Pire, on peut, si on ne prend pas la peine de se demander qui est derrière la plume, ou quelles idées sont véhiculées, voir ses valeurs se tordre pas forcément dans le sens qu'on aurait souhaité. La manipulation par les oeuvres, ça existe aussi ^^

L'esprit critique n'est pas un effet secondaire automatique de la lecture. C'est une compétence que nous devons activer volontairement. Et une éducation à faire chez les plus jeunes.

Liberté d'expression et éducation : les deux faces d'une même pièce

Avoir le droit de tout écrire ou de tout lire est fondamental. Mais cette liberté reste vide de sens sans la capacité de trier, d'analyser et de critiquer ce qu'on lit.

C'est pourquoi la liberté d'expression doit s'accompagner d'une éducation à l'esprit critique, à mon sens. C'est la responsabilité de l'école, des médiateurs, mais aussi la nôtre. On ne peut pas dissocier le droit de parler du devoir de réfléchir.

Petit fun fact : il se trouve que dans ma vie de Moldue, je bosse dans l'éducation populaire. Mes études et ma vie professionnelle ont tourné autour de ce sujet. Inutile de dire qu'il m'intéresse bougrement ^^.

Et utiliser la fiction pour l'éducation à l'esprit critique, ça ne date pas d'hier. Même si au départ, ce sont surtout les associations qui se sont emparées de ces outils, l'Éducation Nationale elle-même commence à s'y intéresser (il était temps).

Plusieurs universités et écoles ont bien compris ce challenge, surtout dans la société des médias telle que la nôtre, où tout ce qu'on voit n'est pas nécessairement vrai.

Cambridge, ou encore Science Po se sont eux-mêmes emparés du truc. Avec par exemple un jeu contre les fake-news. On y incarne un manipulateur pour mieux saisir les mécanismes toxiques. C'est la fiction comme outil d'émancipation par excellence. En jouant au méchant, on protège efficacement son cerveau du lavage médiatique. Ça suit la théorie de l'inoculation : pour ne pas se faire avoir, il faut comprendre la fabrique du mensonge. C'est une sorte de vaccination mentale contre la bêtise. On apprend à repérer les ficelles avant qu'elles ne nous ligotent. C'est décisif pour l'esprit critique face aux « fake news ». Surtout dans notre monde où, à l'ère des IA, on est inondés par des images et des discours fabriqués de toutes pièces.

Bien plus efficace que les leçons descendantes. Encore faut-il avoir les explications qui vont avec.

Dans ces cas-là, oui, la fiction peut bien devenir un outil pour exercer nos esprits critiques.

Et moi, alors, Pourquoi j'écris ? Pour emmener les lecteurs en voyage et partager ma vision du monde

C'est une question qu'on m'a souvent posée. Et au début, j'avais du mal à y répondre. Après réflexion, je crois que j'écris pour trois raisons :

  • Vivre des aventures par procuration
  • Partager des visions du monde
  • Pour mes enfants.

Je suis une autrice architecte : c'est à dire que je planifie tout le scénario (et tous les arcs narratifs des personnages) avant de poser le premier mot sur la page blanche. Mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas surprise par la tournure que prend l'histoire, ni par les réactions de mes personnages quand je me mets à écrire. Les personnages se mettent à "vivre" devant mes yeux et détournent presque toujours ce que j'avais mis des mois à préparer... Pour mon plus grand bonheur (et mon plus grand étonnement, à chaque fois). Quand je lis, je découvre avec surprise les recoins de ma personnalité ou les pensées cachées que révèlent mes lectures. Eh bien, il en va de même avec l'écriture.

Vivre des aventures par procuration et me pousser dans mes retranchements au travers de mes personnages (un peu comme la lecture, quoi), ça reste mon premier moteur. J'écris, parce que je trouve ça fun de découvrir un monde et des personnages en même temps qu'ils s'ébauchent sous ma plume (ou plutôt mon clavier).

J'écris ensuite pour partager des mondes avec des lecteurs. Vivre une histoire épique dans sa tête ou découvrir comment mes personnages abordent des dilemmes moraux, c'est bien, mais en faire profiter d'autres, c'est mieux.

Ça a toujours été un réflexe, chez moi. Confronter mes idées et ma vision du monde avec celles des autres (après tout, c'est aussi mon métier). Là, en l'occurrence, c'est ce que je fais avec mes livres.

Celle-là, j'ai longtemps hésité à l'admettre. Mais ouais, j'adorerais qu'un de mes bouquins permette chez quelqu'un ne serait-ce qu'un petit déclic. De lui ouvrir des horizons inexplorés. Vous avez le droit de dire que j'ai la grosse tête, je serais d'accord. Si un de mes livres peut, à un moment, provoquer un léger décalage (une question qui s’invite, un doute qui s’installe, une autre façon de regarder un sujet) alors j’ai le sentiment d’avoir fait quelque chose d’utile. Pas pour changer le monde à moi toute seule, évidemment. Mais juste déplacer un tout petit curseur, chez quelqu’un, à un instant donné.

C'est ça qui fait que je partage mes écrits, en tout cas. Qu'ils ne restent pas sur mon ordinateur. C'est une ambition plus ou moins grande selon mes romans (hum... Je pense en particulier à ma série Brigades du Réveil, bien sûr), mais même dans mes thrillers fantastiques, il y a toujours une attention au message que le livre pourrait véhiculer. Je détesterais faire passer à mon insu une idée dont je ne voudrais pas.

J'adore placer mes personnages, comme mes lecteurs, face à des dilemmes moraux ^^

Enfin, j'écris pour laisser une trace de moi à mes enfants. J'ai perdu ma mère assez jeune, et j'aurais adoré avoir la possibilité de nouer ce dialogue "posthume" avec elle. Dans mes livres, il y a mes réflexions, mes doutes, mes questionnements, mes failles. De cette manière, s'ils le souhaitent, ils peuvent reconnaître certains aspects de ma personnalité dedans (pas tous, promis, je ne suis pas une serial kileuse ><). Et peut-être, qui sait, se découvrir eux-mêmes via les dilemmes proposés aux personnages ^^

Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités

Dans mes livres, je ne cherche pas à convaincre (ce sont des fictions, pas des manifestes, il n'y aurait rien de plus énervant que des romans moralisateurs ou donneurs de leçon), juste à ouvrir des espaces de réflexion en plus des aventures qu'ils offrent.

Mais partager une vision et des interprétations via la fiction, comme on l'a vu, ce n'est pas anodin. Nous interagissons différemment avec notre environnement en fonction de la lecture que nous avons de celui-ci. La plus ouverte elle est, la moins dangereuse elle est.

Une lecture du monde est forcément politique (à ne pas confondre avec politicienne) et liée à des valeurs. Les auteurs doivent non seulement vérifier les messages qu'ils délivrent dans leurs écrits, mais ils doivent également les repérer, pour éviter d'en donner "à l'insu de leur plein gré".

C'est ce que j'avais développé dans cet article : un livre doit-il être moral ? que vous pouvez lire, si vous en avez la curiosité.

Et vous, est-ce qu’il y a une fiction (livre, série ou film) qui vous a déjà forcé à remettre en question vos certitudes ? Pas forcément à changer d’avis ^^ juste à réfléchir autrement ?

Je suis persuadée que nous n’avons pas tous les mêmes réponses, c’est justement ce qui rend ces discussions intéressantes ^^

  • MICHEL POINSSOT dit :

    C’est bien vrai, les romans d’aventure et tout particulièrement de SF, quelle qu’elle soit, sont des invitations à imaginer d’autres réalités qui, si elles ne sont pas toujours réalisables, ouvrent l’esprit à de nouveaux horizons ; ce sont des invitations à penser hors des sentiers battus et les auteurs ont souvent du mal à envisager la portée des messages implicites véhiculés dans leurs œuvres. Certains, toutefois, cultivent cet art de l’analogie avec succès en transposant dans un futur lointain des solutions aux problèmes d’aujourd’hui. C’est le grand avantage de la SF (même dans un décor actuel tel que celui de Ph. K. Dick) qui est encore le seul genre littéraire où l’on peut s’affranchir de toutes les conventions pourvu que l’histoire soit intéressante, bien écrite et laisse le lecteur avec des questions plein la tête lorsqu’il referme le livre.

  • C’est en effet encore plus le cas avec la SF, qui est un genre qui a été de base construit sur ce principe. Mais je pense que ça peut aussi être le cas avec tous les genres. Tous les livres portent une vision du monde, tous peuvent donc poser des questions et mettre les lecteurs face à eux-mêmes. C’est en tout cas ce que je pense ^^

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