20 février 2021

Un roman doit-il être moral ?

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Attention, aujourd'hui, article philosophique ^^ : un roman doit-il être moral ?

Depuis quelques temps, je vois passer des débats sur les réseaux sociaux, pour savoir si un roman doit être moral ou non. En gros, deux camps s'affrontent :

  • Les tenants de l'art pour l'art, de l'artiste incompris qui ne cherche pas à faire passer un message mais simplement à produire une Oeuvre avec une majuscule, partant à la quête du beau et de l'esthétique comme du graal pour prendre sa place dans la Culture (avec un grand Q... Euh C). Pour eux, une oeuvre n'a pas vocation à transmettre des valeurs quelles qu'elles soient et d'ailleurs elle ne le peut pas.
  • Les pourfendeurs du mal, qui brandissent les trigger warning comme étendards contre l'immoralité, qui enjoignent fortement les auteurs à écrire inclusif, mettre de la diversité à tout prix dans leurs récits, apporter un message bienveillant au fond de leur histoire, sous peine de se retrouver étiquetés "auteur facho" ou autre gentillesse. Qui disent, en gros, que les oeuvres littéraires doivent transmettre un message et éduquer les foules.

Bon, évidemment, je caricature à fond, sinon c'est pas drôle ^^ Il faut avouer que chacune des deux parties a des arguments (bien plus fins que ceux que je viens de présenter) plutôt convaincants. Du coup, à force de regarder les boulets de canon passer, évidemment, je me pose la question : et moi alors, où je me situe?

Débat entre culture populaire et Art : un débat ancien

Oscar Wilde dans la préface de son roman Le Portrait de Dorian Gray déclare : "L'appellation de livre moral ou immoral ne répond à rien. Un livre est bien écrit ou mal écrit. Et c'est tout. [...] L'artiste peut tout exprimer.". Ainsi, pour le romancier anglais, peu importent moralité ou immoralité, car seule la qualité du livre prime.

A l'époque où Wilde publie ce roman, mouvements littéraires se succèdent, se superposent et le plus souvent s'affrontent ; ainsi réalisme et romantisme ont des visions opposées de ce que doit être la littérature.

Le romantisme se veut une ode à la liberté, aux sentiments et à l'importance des individus, de leur "moi" intime, en opposition aux idées des Lumières qui sont plus du côté de la raison. Les rêves et désirs des personnages ainsi que la créativité sont mis en avant.

Le réalisme, lui, s'est construit en opposition au romantisme au  moment de la révolution française et veut dépeindre la société telle qu'elle est, dénoncer les luttes des classes et les systèmes d'oppression.

Aujourd'hui, le débat ne se fait plus tellement sur ces sujets, et c'est plutôt sur les thèmes de la diversité ou des minorités que l'on s'affronte. Cela dit, l'opposition reste la même : l'auteur se doit-il de produire un écrit "moral", faire passer le "bon" message aux lecteurs, ou doit-il s'affranchir de ces considérations et laisser sa plume libre de suivre sa muse dans l'écriture de son roman, quitte à briser le carcan trop étroit du bien-pensé ?

D'un côté, team liberté d'expression, qui refuse de se laisser dicter ses propos. D'un autre, team responsabilité de l'auteur, qui clame que ce dernier se doit de prendre garde à ce qu'il écrit pour ne pas heurter les sensibilités ou délivrer un message contraire aux "bonnes" valeurs.

Liberté d'expression, amoral ?

Poser la question de l'obligation ou non pour un auteur d'aller dans un sens ou dans l'autre revient à poser la question de la liberté d'expression. Alors, l'auteur reste-t-il libre d'écrire ce qu'il veut ?

Pour moi la réponse est claire : oui. Pour une raison simple : là où la liberté d'expression n'existe pas, où un seul son de cloche se fait entendre, la démocratie s'éteint.

Donc, chacun est libre d'écrire ce qu'il veut. Inclusif ou pas inclusif, diversifié ou non. En revanche, chacun est libre aussi de lire ce qu'il veut, et de se forger sa propre opinion sur ce qu'il lit.  🙂

C'est pourquoi je reste assez mitigée sur les "trigger warning", les alertes censées prévenir les lecteurs sur un contenu susceptible de les choquer : "attention, contient du langage grossier", "attention, contient des scènes susceptibles de choquer les plus sensibles". A l'heure où chacun peut se sentir offensé de tout et n'importe quoi, combien de trigger warning devrait-on inscrire ? Jusqu'où devra-t-on aller pour ne pas choquer ? "Attention, contient des valeurs qui ne sont pas approuvées par les courants de pensée dominants" ? Faire de ces avertissements un passage obligé pour écrire ce qu'on souhaite réduit diablement la liberté d'expression !

Par ailleurs, si la présentation du roman est bien faite, le lecteur doit savoir sur quoi il va tomber ou à peu près. Par exemple, pour ne pas comprendre que Le Portail est un roman d'horreur, et donc à réserver à un public averti, il faudrait vraiment le faire exprès, non ?

Cela dit, le débat plus haut va encore plus loin : pour les tenants de l'art pour l'art, un beau roman ne doit pas transmettre de message, il doit se suffire à lui-même. Or, le problème, c'est que l'auteur le veuille ou non, son oeuvre (livre, peinture, sculpture, peu importe) sera interprétée par celui ou celle qui la recevra (ici le lecteur bien sûr ^^). Donc dans tous les cas, le roman est porteur d'une certaine morale. Ce qui nous amène au point suivant.

L'auteur a-t-il une responsabilité ?

L'art sans message n'existe pas. (Héhé c'est vous dire ce que la fille inculte que je suis pense de "l'art moderne"). Surtout dans un roman, qui raconte une histoire. Les auteurs véhiculent donc une morale, que ce soit voulu ou non. Tout être est porteur d'une vision politique. A ce moment, se pose la question de leur responsabilité.

Nier cette responsabilité revient à se dédouaner bien facilement de quelque chose que l'on a pourtant produit. Comme toutes les oeuvres, à mon sens, les romans participent à forger une culture populaire (pas celle avec le grand C, réservée aux élites et aux sachants, mais celle qui fait société).

Dès lors, il revient à l'auteur de tenter de maîtriser, à tout le moins de comprendre les messages qu'il véhicule dans son roman (ce qui peut s'avérer compliqué, croyez-le ou non !). Là, on peut légitimement se poser la question de ce que l'on souhaite valoriser : une vision de société biaisée, une mise à l'honneur des valeurs masculines ou blanches, ou à l'inverse une représentation plus réaliste qui intègre l'ensemble des minorités et ne nie pas leur existence ?

Tout est question de ce que l'on souhaite faire passer comme message. Je suis assez d'accord avec Alberto Manguel : "Plus que toute autre création humaine, le livre est le fléau des dictatures.". Il nous appartient de montrer notre vision du monde, pas pour "moraliser" ou tenter de convaincre des lecteurs venus simplement chercher du divertissement, mais pour construire ensemble une culture populaire et participer au monde.

Les deux postures sont-elles contraires ?

Et c'est là que je refuse de choisir un camp. Ou plutôt de tomber dans l'extrémisme dans un sens ou dans l'autre.

Les brigades de la bien-pensance qui, sous couvert de défendre l'égalité femme - homme ou autre, cherchent à tout prix à juger les auteurs à l'aune des critères de présence féminine ou LGBTQ+ ou raciale dans leurs écrits me hérissent le poil. Je trouve que prôner l'égalité et la tolérance tout en dictant ce qui est permis ou non est un peu contradictoire (et dessert les propos).

A ceux-là je dis : plutôt que de jeter en pâture aux lions des écrits qui ne vous conviennent pas, ne les lisez donc pas ! Si vous refusez de lire des auteurs qui ne correspondent pas à votre morale, vous diminuerez leur visibilité et condamnerez leurs romans au gouffre insondable de l'oubli, ce qui sera bien plus élégant et efficace que de crier haro sur tous les réseaux sociaux. D'autant que vous n'êtes pas à l'abri d'avoir mal compris l'auteur, ou que l'auteur n'est pas à l'abri d'avoir mal maîtrisé ou compris son propre message. Auquel cas, vous avez détruit publiquement quelqu'un pour de mauvaises raisons. Et votre morale, dans tout ça?

D'un autre côté, je refuse de ne pas me questionner sur les écrits que je fais. A quoi bon être auteur, si c'est pour produire quelque chose dont on ne connaît pas les effets ? A ceux qui proclament que l'art n'est que beau, je veux répondre qu'il peut aussi être utile (ouah le gros mot !). Et que les auteurs ou artistes ne vivent pas dans une tour d'ivoire, au-dessus du "peuple", mais participent à la société qu'ils dépeignent, même quand c'est malgré eux.

Ainsi, pour moi, on est libre de tout exprimer, pour peu que l'on soit conscient de ce qu'on exprime 🙂

De mon côté, je m'efforce de progresser, aussi bien dans l'art de l'écriture (je me forme, je pratique) que dans la compréhension de ce que je veux véhiculer. Je refuse de me faire dicter ce que je dois écrire (ou pire, penser), mais d'un autre côté je prends garde à ne pas transmettre de message contraire à mes valeurs.

Et surtout, je continue de m'interroger, d'évoluer, de chercher à comprendre, parce qu'il me reste encore beaucoup de choses à apprendre, dans tous les domaines !



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